Quand il réalise « Les Proies » en 1970 (le film sortira en mai 1971), Don Siegel est déjà un réalisateur expérimenté ayant 27 longs métrages à son actif. C’est Clint Eastwood, coproducteur du film qui après avoir lu en une nuit le roman éponyme de Thomas P. Cullinan (paru en 1966) se décide à le porter à l’écran, voyant dans ce soldat nordiste recueilli blessé dans un pensionnat de jeunes filles pour y vivre une expérience étrange et dramatique, l’occasion d’évoluer vers des personnages plus complexes qui, comme il le dit lui-même : « ne se contentent pas d’allumer des canons avec leur cigare » (allusion à ses films tournés sous la direction de Sergio Leone). Il connaît bien Don Siegel pour avoir déjà tourné à deux reprises sous sa direction dont tout récemment dans « Sierra Torride », western picaresque, où il partage la vedette avec Shirley McLaine. Pour l’occasion Bruce Surtees, le fils du grand chef opérateur Robert Surtees (trois fois oscarisé), fait des débuts remarqués et remarquables. Il collaborera souvent par la suite avec Clint Eastwood. Lalo Schifrin est présent pour la participation musicale qui collera parfaitement aux différentes atmosphères qui habitent ce film curieux et insolite. Thomas P. Cullinan, l’auteur du roman, participe à l’écriture du scénario, Eastwood souhaitant être le plus fidèle possible aux thématiques développées et à l’ambiance baroque et par instant fantastique dans laquelle elle se déroule. Don Siegel connaît bien le reste de l’équipe technique. Toutes précautions utiles, le réalisateur et son acteur étant conscients de s’attaquer à un sujet scabreux, traitant tout à la fois de l’absurdité de la guerre dans un contexte très délicat en raison du conflit vietnamien qui traumatise la jeunesse américaine, de sexe et de racisme. A la fin de sa carrière, Siegel citait souvent « Les proies » comme son film préféré car le plus abouti. Il n’avait sans doute pas tort, son approche esthétique mariée à une direction d’acteurs parfaitement dosée faisant merveille. Tout ce qui passe par la tête des personnages est parfaitement exprimé, permettant au spectateur qui veut s’en donner la peine de saisir expressément les motivations de Siegel. Son dégoût de la guerre pour clouer le bec à ceux qui déjà lui reprochent un recours facile à une violence gratuite (« Un shérif à New York » préfigure en effet « Dirty Harry » qui sera mis en chantier juste derrière « Les proies »). Montrer que dans le domaine du sexe, les hommes doivent apprendre que la domination sans partage qui anime souvent leurs fantasmes peut se retourner contre eux. Rappeler aussi que le racisme est malheureusement une « valeur » universelle qui doit être combattue sans relâche. Clint Eastwood est bien sûr parfait, n’hésitant pas à mettre à mal son image de séducteur pour camper ce petit coq, croyant duper tout son monde en mentant comme un arracheur de dents. Pour le rôle de la directrice si on aurait été très curieux de voir la grande Jeanne Moreau dans le rôle comme cela avait été envisagé un moment, il faut reconnaître que la non moins grande Geraldine Page est tout simplement parfaite. Martha Hartman qui incarne l’intendante est bouleversante et transmet sans doute un peu de sa détresse personnelle à son personnage. Enfin, la toute jeune Jon Ann Harris dégage une sensualité sulfureuse qui allumera l’étincelle sous un feu qui couvait. Un grand film assurément dont Sofia Coppola, née la même année que celle de la sortie du film, a bien fait de s’écarter quelque peu pour examiner dans sa version de 2017, le roman de Thomas P. Cullinan sous un angle moins ouvert et donc davantage centré sur les relations au sein de la petite communauté féminine. Son approche esthétique étant par ailleurs tout aussi brillante que celle de Don Siegel. Quant au film de Siegel, on n’est pas très loin du chef d’œuvre.