Avec Madre, Rodrigo Sorogoyen conserve le plan-séquence d'ouverture de son court-métrage inaugural - cet appel téléphonique où une mère entend son fils disparaître hors champ - mais choisit de déplacer le centre de gravité non plus vers le rapt mais l’après. Le film s’attache alors à une fixation : comment habiter une image traumatique trop longtemps sans s’y dissoudre.
C'est ainsi que dix ans ont passé. Elena vit face à la mer, travaille sur la plage où son enfant s’est volatilisé. L’horizon, loin d’ouvrir, suspend. L’espace fixe le temps. Tant qu’elle demeure là, quelque chose en elle reste arrêté. La mise en scène travaille cette fixation par des cadres stables, légèrement distants, laissant Elena s’inscrire dans le paysage plutôt que de le dominer. Elle est visuellement absorbée. Le deuil est une inertie.
L’apparition de Jean, adolescent qui pourrait avoir l’âge du fils disparu, introduit un frémissement. Les plans se rapprochent. Les dialogues s’allongent. Le mouvement remplace la fixité. Ce qui est troublant, et finement travaillé, tient à l’ambiguïté du lien. Sorogoyen ne souligne pas. Il ne musicalise pas l’ambivalence. Il laisse des silences, des regards trop longs, des gestes à peine décalés. Le lien demeure équivoque. Transfert maternel, substitution, désir déplacé ? Cette indécision est sa justesse : le deuil ne suit aucune ligne droite.
Certes, quelques dialogues appuient le diagnostic social, désignant Elena comme instable, au risque de réduire la métaphore. De même, la virée nocturne filmée au caméscope en basse définition constitue un autre geste marquant. L’image se fragmente, perd en netteté. On pourrait y lire la matérialisation d’une dérive, d’une perte de repères. Mais le contraste avec la sobriété dominante donne parfois le sentiment d’un ajout appuyé, comme si le film voulait signaler sa modernité. Le dispositif se montre, au risque de rompre l’équilibre fragile installé jusque-là. Il y a aussi cette séquence, à la fin, dans la voiture qui caricature l'ambiguïté du lien. Mais l’essentiel tient ailleurs, dans la manière dont la caméra observe sans condamner. Jean résiste à la projection, impose ses limites. À mesure qu’Elena accepte qu’il ne soit pas son fils, la plage cesse d’être un tombeau immobile pour redevenir un lieu traversable.
La scène finale, où Elena téléphone à son ex-mari pour lui dire qu’elle a trouvé une manière d’avancer, est d’une grande justesse. Elle ne s’adresse pas d’abord à son compagnon actuel mais à celui qui partage l’image originelle du traumatisme. La transformation doit être reconnue par celui qui a vécu la perte. Ainsi la mer est toujours là, le vent aussi, mais l’horizon n’est plus sa ligne d’arrêt.