André, Joseph et Jean Bertrand sont trois frères qui ont consacré leur vie à leur métier d'éleveurs agricoles, et se retournent sur ce choix difficile, gorgé de sacrifices (pas de femme, toujours à travailler dur, pas de salaire décent...) mais aussi riche d'une fraternité à toutes épreuves, d'un lien familial fusionnel qu'à peu près tout le monde de l'autre côté de l'écran leur envie. On se sent petit, tout petit, face au labeur harassant que les archives nous dépeignent, mais aussi très impressionné par la lucidité parfaite des trois frères sur leur métier (ni trop geignarde en disant "Ne faites pas comme nous", ni trop orgueilleuse en refusant catégoriquement les avancées technologiques : ils ont bien compris l'évolution de leur métier). Comment ne pas sourire devant l'amour tendre de ces fermiers pour leurs bêtes : celui qui connaît toutes les vaches par leur prénom et leurs habitudes ("Celle-là, elle aime balancer son seau..." / *BLAM* / regard blasé mais amusé), celui qui se fait suivre par ses poules pour avoir des papouilles (on a fondu), le jeune qui monte sur le tracteur avec son chien, celui qui pratique le vêlage avec une certaine douceur et en parlant à sa vache, etc... Comment ne pas sentir son cœur se briser face à certains témoignages dont les voix se brisent quand ils évoquent les deux frères décédés, et le troisième dire qu'il n'attend plus que la vie le quitte... La Ferme des Bertrand est un voyage dans le temps sur trois générations, qui donne la parole à une femme dans ce métier (ce que l'on voit assez peu) et même aux enfants, laisse les "ratés" à l'écran (lorsque les deux héritières de la ferme fondent en larmes quand elles parlent de leur situation familiale, et qu'elles demandent à refaire la prise, la "ratée" est quand même dans le film, pour ne rien cacher du malêtre dans lequel elles se trouvent : le documentaire a un vrai soin d'honnêteté), et laisse le "parler" des paysans nous surprendre (ils s'expriment incroyablement bien, c'est un régal pour les oreilles). Plus qu'une parenthèse pastorale, La Ferme des Bertrand est loin du coup de gueule militant, loin de la tragédie accablante sur le monde paysan, se positionne juste au milieu, avec une bonne dose d'humour (le cidre à 7°, la gnôle dans le café... "Ça soule pas, ça."... On a ri), laissant le destin "terriblement" (comme dit le papy) dur, esseulé, mais fier, des trois frères parler pour eux. On retient quand même la séquence "papouilles Poupoule", d'une mignonnerie extrême (vous en avez forcément besoin).