"Les Vampires ont le blues !"
Quand le cinéma de "Blacksploitation" communautaire par essence, fait allégeance avec les récits "Pulp" de Quentin Tarantino (“Django Unchained”) ou encore, Robert Rodriguez ("Une Nuit en Enfer"), l’objet du délit ou plutôt l’objet du délire s'intitule "Sinners". Réalisé par Ryan Coogler ("Creed", "Judas and the Black Messiah"), l’histoire nous plonge dans les méandres du delta du Mississippi dans la ville de Clarksdale, lorsqu’en prologue, Sammie “Preacherboy” Moore (Miles Caton), ensanglanté, un manche de guitare à la main, interrompt un prêche de son père, le révérend. Dans une église bondée, où contrastent les vêtements immaculés des fidèles d’avec les hardes rougeâtres du jeune-homme, le diable vient de signer sa venue sur ces terres du sud blanchies par des champs de coton à perte de vue.
En ce mois d’octobre 1932, les équimoses et le sang coulant d’une cicatrice sur le visage de Sammie sont les stigmates d’une longue nuit - que nous suivrons en flashback - dans laquelle, en ces temps troublés, l’horreur la plus ancestrale côtoie la musique Blues, la danse, la transe, l’alcool freulaté et le sexe. En un mot, la liberté ! Pourtant dès les premières secondes du film, l’avertissement de la narratrice aurait dû nous alerter. En effet, dans certaines cultures et peuples, parfois la musique et la danse, s’élevant au rang d’arts ultimes, peuvent révéler et réveiller le bien en chaque homme, mais peuvent aussi faire ressurgir et réveiller le mal…
Avec deux Michael B. Jordan pour le prix d’un (l’acteur incarnant les jumeaux Elijah et Elias, des vétérans de la Grande Guerre, revenu de Chicago où il ont prospéré comme porte-flingue), Ryan Coogler ancre son récit dans les tumultueuses années 30 au sortir de la grande dépression. En pleine prohibition, au travers du parcours emprunt de zones d’ombre d’Elias et d’Elijah, le réalisateur de “Black Panther” nous épargne le couplet de l’Afro-Américain victimisé. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les jumeaux ne souffrent pas de ségrégation chronique. Ils n’hésitent pas à jouer du flingue comme n’importe quel gangster. En achetant l’ancienne scierie de Hogwood, un membre du Klan, les frangins comptent ouvrir un club sélecte pour la communauté du comté de Coahoma. Une communauté qui trime sans relâche à la récolte de l’or ouaté a besoin d’un peu de plaisir. Malheureusement l’inauguration du Juke Joint (le tripot en argot) ne se passe pas comme prévu à cause d’un certain Remmick (Jack O’Connell), un vampire mélomane attiré depuis l’au-delà par un riff de guitare exceptionnel. Des heures sombres s’annoncent et tous vont devoir faire front pour survivre…
Ryan Coogler nous offre un spectacle solide adapté pour le grand écran avec ses passages en IMAX (comme chez Nolan), absolument magnifiques et son cinémascope resserrant le récit. Mais au-delà de l’indéniable technique, “Sinners” s’inscrit d’emblée en survivant d’un cinéma généreux, référencé, respectueux, mais pour autant avec une identité propre. Un cinéma qui ne sert pas qu’à abreuver les étales numériques des sites de streaming. Un cinéma qui fait la part belle à ses acteurs.
Qu’ils soient Elias et Elijah (Michael ), les gangsters en goguette, Delta Slim (Delroy Lindo), le vieux musicos, Annie (Wunmi Mosaku), la guérisseuse hoodoo, Sammie (la révélation Miles Caton), le musicien maudit accompagné de sa guitare Dobro aux accents métalliques et magnétiques, Remmick (Jack O’Connell), le vampire irlandais et bien d’autres encore, ils ont tous leur place sur la partition horrifique que nous joue Ryan Coogler.
Bien loin de l’académisme et de la démagogie de Spielberg et “La Couleur Pourpre”, “Sinners” s’approprie l'ésotérisme, les croyances et les mystères du Sud sauvage, comme l’avait fait avant lui “Beloved” de Jonathan Demme...