La question était dans beaucoup de têtes, forcément, alors que la cérémonie débutait avec une blague de Jean-Pascal Zadi sur le sujet, qui a fait rire jaune Jacques Audiard : les polémiques auxquelles Emilia Perez a fait face au cours de sa campagne dans le monde auront-elles un impact sur le palmarès de la 50ème cérémonie des César ?
Trois heures plus tard, le soulagement était de mise sur le visage du metteur en scène et de son équipe, lorsque le long métrage a remporté le trophée du Meilleur Film, son septième de la soirée. Film, Réalisation, Scénario Adapté, Musique Originale, Photographie, Son et Effets visuels : Emilia Perez succède à Anatomie d'une chute au palmarès et s’impose sur tous les plans, en plus de permettre à son auteur d’entrer un peu plus dans l’Histoire de la cérémonie.
Avec désormais 13 César à titre personnel (dont 3 rien que ce soir), il devient le seul recordman du nombre de compressions glanées, devant les 10 de Roman Polanski avec qui il était encore au coude-à-coude ce matin. Et il égale Alain Resnais (Providence, Smoking/No Smoking et On connaît la chanson) avec un troisième succès dans la catégorie suprême, après ceux de De battre mon coeur s’est arrêté et Un prophète.
La belle histoire de Souleymane
Si la victoire du film doublement primé à Cannes (Prix d’Interprétation Féminine collectif et Prix du Jury) et en lice pour 13 Oscars dimanche paraîtra logique pour qui découvrira le palmarès après coup, elle a mis du temps à se dessiner. Et a, un temps, semblé promise, non pas au Comte de Monte-Cristo ou à L’Amour ouf, ses principaux rivaux au nombre de nominations (14 et 13 respectivement), mais à un opus plus petit, dont l’histoire ne cesse de s’embellir au fil des semaines.
"L’Histoire de Souleymane : 8 nominations mais une seule régularisation, il va falloir qu’on en parle", avait souligné Jean-Pascal Zadi, encore lui, dans son discours d’ouverture très drôle. Et c’est peu dire qu’on en a parlé du film. A quatre reprises même : lorsqu’Abou Sangaré, Nina Meurisse, le réalisateur Boris Lojkine et sa co-scénariste Delphine Agut, et le monteur Xavier Sirven sont montés sur la scène de L’Olympia pour venir chercher, respectivement, les César de la Meilleure Révélation Masculine, de la Meilleure Actrice dans un Second Rôle, du Meilleur Scénario Adapté et du Meilleur Montage.
Vu par un peu moins de 600 000 personnes, ce thriller social dont le récit fait écho au destin de son acteur principal, qui a enfin obtenu sa régularisation après sa sortie en salles, s’impose comme le symbole d’une cérémonie où les outsiders ont tiré leur épingle du jeu.
A l’image de L’Histoire de Souleymane donc, mais également de Vingt dieux, grand favori de la catégorie Meilleur Premier Film, qui s’est également offert le César de la Meilleure Révélation Féminine pour Maïwene Barthélémy, alors que le long métrage de Louise Courvoisier pourrait atteindre le cap du million de spectateurs, ce sur quoi personne n’aurait parié.
Surprises sur prise
Avec La Ferme des Bertrand (Meilleur Documentaire), ils incarnent la victoire d’un cinéma social et plus modeste, tordant le coup à cette image d’une Académie déconnectée de la réalité ET des goûts d’un public qui s’est déplacé pour les voir.
Un triomphe digne de celui de David contre Goliath car, en face, Le Comte de Monte-Cristo et L’Amour ouf récoltent à eux deux moins de César que L’Histoire Souleymane : 2 prix techniques (Meilleurs Costumes et Décors) pour le premier, quand le second sauve les meubles grâce à un Alain Chabat drôlement émouvant au moment de recevoir la deuxième statuette de sa carrière, après celle du Meilleur Premier Film pour Didier.
Comme en 2018 avec Le Grand bain et Philippe Katerine, c’est le César du Meilleur Acteur dans un Second Rôle qui permet à Gilles Lellouche de placer son film au palmarès, alors que Le Comte de Monte-Cristo fait à peine mieux que Les 3 Mousquetaires, récompensé pour ses seuls décors l’an dernier.
Favori de la catégorie Meilleur Acteur, Pierre Niney a même vu Karim Leklou s’ajouter à la longue liste des surprises de la soirée grâce au Roman de Jim, dont il a remercié les réalisateur d’avoir fait "cet éloge de la gentillesse", quand Hafsia Herzi s’imposait chez les femmes avec Borgo.
Le cinéma français en fête
Mais l’essentiel n’était-il pas ailleurs ? Sans tomber dans un "tout le monde a gagné" digne de L’École des fans, cette 50ème cérémonie des César, même si elle manquait du panache que l’on pouvait attendre d’un tel anniversaire, s’est révélée être une jolie fête : celle de la très belle année 2024 vécue par le cinéma français, qui a su plaire à la profession ET au public.
Une édition qui a placé, sous la même lumière, les cartons phénoménaux d’Un p’tit truc en plus, Le Comte de Monte-Cristo et L’Amour ouf, qui vont encourager les projets ambitieux (les futures adaptations des Misérables, Fantômas et Le Fantôme de l’opéra le prouvent), et les succès, moins spectaculaires mais tout aussi importants, d’Emilia Perez, Vingt dieux, L’Histoire de Souleymane ou encore Flow (Meilleur Film d’Animation) et Miséricorde, hélas reparti bredouille.
Tout n’était pas parfait ce vendredi 28 février, mais le cinéma français a pu fêter sa bonne santé, sans occulter l’état du monde dans les discours (et notamment celui de la présidente Catherine Deneuve, qui a dédié la cérémonie à l’Ukraine) et en donnant moins ce sentiment d’entre-soi qui a pu lui être reproché, au travers des films récompensés. Donc tout le monde a quand même un peu gagné, Emilia Perez et L’Histoire de Souleymane plus que les autres.
César 2025 : le palmarès complet
César d'honneur :
Meilleur film : Emilia Perez
Étaient également nommés :
- Le Comte de Monte Cristo
- En fanfare
- L'Histoire de Souleymane
- Miséricorde
Meilleure réalisation : Jacques Audiard - Emilia Perez
Étaient également nommés :
- Gilles Lellouche - L'Amour ouf
- Matthieu Delaporte & Alexandre de la Patellière - Le Comte de Monte Cristo
- Boris Lojkine - L'Histoire de Souleymane
- Alain Guiraudie - Miséricorde
Meilleur acteur : Karim Leklou - Le Roman de Jim
Étaient également nommés :
- François Civil - L'Amour ouf
- Benjamin Lavernhe - En fanfare
- Pierre Niney - Le Comte de Monte Cristo
- Tahar Rahim - Monsieur Aznavour
Meilleure actrice : Hafsia Herzi - Borgo
Étaient également nommés :
- Adèle Exarchopoulos - L'Amour ouf
- Karla Sofia Gascon - Emilia Perez
- Zoe Saldaña - Emilia Perez
- Hélène Vincent - Quand vient l'automne
Meilleur acteur dans un second rôle : Alain Chabat - L'Amour ouf
Étaient également nommés :
- David Ayala - Miséricorde
- Bastien Bouillon - Le Comte de Monte Cristo
- Jacques Develay - Miséricorde
- Laurent Lafitte - Le Comte de Monte Cristo
Meilleure actrice dans un second rôle : Nina Meurisse - L'Histoire de Souleymane
Étaient également nommés :
- Elodie Bouchez - L'Amour ouf
- Anaïs Demoustier - Le Comte de Monte Cristo
- Catherine Frot - Miséricorde
- Sarah Suco - En fanfare
Révélation masculine : Abou Sangaré - L'Histoire de Souleymane
Étaient également nommés :
- Adam Bessa - Les Fantômes
- Malik Frikah - L’Amour ouf
- Félix Kysyl - Miséricorde
- Pierre Lottin - En fanfare
Révélation féminine : Maïwène Barthélemy - Vingt dieux
Étaient également nommés :
- Mallory Wanecque - L'Amour ouf
- Malou Khebizi - Diamant brut
- Megan Northam - Rabia
- Souheila Yacoub - Planète B
Meilleur premier film : Vingt dieux
Étaient également nommés :
- Diamant brut
- Les Fantômes
- Le Royaume
- Un p'tit truc en plus
Meilleur film documentaire : La Ferme des Bertrand
Étaient également nommés :
Meilleur film étranger : La Zone d'intérêt
Étaient également nommés :
Meilleur film d'animation : Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau
Étaient également nommés :
Meilleur scénario original : Boris Lojkine & Delphine Agut - L’Histoire de Souleymane
Étaient également nommés :
- Stéphane Demoustier - Borgo
- Emmanuel Courcol & Irène Muscari - En fanfare
- Alain Guiraudie - Miséricorde
- Louise Courvoisier & Théo Abadie - Vingt dieux
Meilleur scénario adapté : Jacques Audiard - Emilia Perez
Étaient également nommés :
- Matthieu Delaporte & Alexandre de La Patellière - Le Comte de Monte Cristo
- Michel Hazanavicius & Jean-Claude Grumberg - La Plus précieuse des marchandises
Meilleur court métrage : L’Homme qui ne se taisait pas
Étaient également nommés :
Meilleur court métrage d'animation : Beurk !
Meilleur court métrage documentaire : Les Fiancées du sud
Étaient également nommés :
Meilleurs costumes : Le Comte de Monte Cristo - Thierry Delettre
Étaient également nommés :
- L'Amour ouf - Isabelle Pannetier
- Emilia Perez - Virginie Montel
- Monsieur Aznavour - Stéphane Rozenbaum
- Sarah Bernhardt, la divine - Anaïs Romand
Meilleurs décors : Le Comte de Monte-Cristo - Stéphane Taillasson
Étaient également nommés :
- L'Amour ouf - Jean-Philippe Moreaux
- Emilia Perez - Emannuelle Duplay
- Monsieur Aznavour - Stéphane Rozenbaum
- Sarah Bernhardt, la divine - Olivier Radot
Meilleure musique originale : Clément Ducol & Camille - Emilia Perez
Étaient également nommés :
- Jon Brion - L’Amour ouf
- Jérôme Rebotier - Le Comte de Monte-Cristo
- Alexandre Desplat - La Plus précieuse des marchandises
- Linda Courvoisier & Charlie Courvoisier - Vingt dieux
Meilleur son : Emilia Pérez
Étaient également nommés :
- L'Amour ouf
- Le Comte de Monte-Cristo
- En fanfare
- L’Histoire de Souleymane
Meilleur montage : L'Histoire de Souleymane - Xavier Sirven
Étaient également nommés :
- L'Amour ouf - Simon Jacquet
- Le Comte de Monte-Cristo - Célia Lafitedupont
- Emilia Perez - Juliette Welfling
- En fanfare - Guerric Catala
Meilleure photographie : Emilia Perez - Paul Guilhaume
Étaient également nommés :
- L'Amour ouf - Laurent Tangy
- Le Comte de Monte-Cristo - Nicolas Bolduc
- L'Histoire de Souleymane - Tristan Galand
- Miséricorde - Claire Mathon
Meilleurs effets visuels : Emilia Perez - Cédric Fayolle
Étaient également nommés :
- La Bête - Cédric Fayolle, Hugues Namur & Émilien Lazaron
- Le Comte de Monte-Cristo - Olivier Cauwet
- Monsieur Aznavour - Stéphane Dittoo
Propos d'Abou Sangaré et Alain Chabat recueillis par Mégane Choquet et Thomas Desroches à Paris le 28 février 2025