Visage carré, mâchoire serrée, posture virile, il a incarné le héros sans peur et sans reproches de l'âge d'or d'Hollywood. John Wayne, surnommé The Duke, fut l'acteur icône et fétiche des cinéastes Howard Hawks et John Ford, presque toujours l'archétype du cow-boy téméraire investi par la volonté de faire triompher la loi. "J'ai joué John Wayne dans tous mes films et ça m'a plutôt pas mal réussi" déclara un jour l'acteur de Rio Bravo.
Mais si l'acteur a incontestablement laissé une empreinte indélébile dans l'Histoire du cinéma américain, l'homme a aussi sa part de vives controverses. Farouchement anti communiste (il fit même l'objet d'une tentative d'assassinat commanditée par Staline), volontiers ultra réactionnaire, il fut d'ailleurs élu à quatre reprises président de l'Alliance cinématographique pour la préservation des idéaux américains (la "Motion Picture Alliance for the Preservation of American Ideals" en VO), de mars 1949 à juin 1953, et y a côtoyé Walt Disney.
Formée en 1944, cette Alliance avait pour but déclaré de défendre l'industrie cinématographique et le pays dans son ensemble contre ce que ses fondateurs considéraient être une infiltration fasciste et communiste. Durant la période de la chasse aux sorcières menée par le fanatique sénateur Joseph McCarthy, John Wayne ne se priva pas spécialement pour accuser certains collègues d'être communistes....
Une oeuvre censée être son plus grand achèvement personnel
Ironiquement, l'acteur considérait ce qui était l'une de ses plus belles réalisations cinématographiques comme la plus grande déception de sa carrière, en raison d'une vague de critiques négatives menée selon lui et ses supporters par des sympathisants communistes et une campagne publicitaire orchestrée par un agent en roue libre. Ce film n'était autre que son oeuvre épique de 1960 : Alamo.
Le fameux siège de 13 jours du fort Alamo, qui verra la mort de Davy Crockett, une des plus célèbres figures du folklore américain, était un sujet tout trouvé pour celui qui n'a eu de cesse d'exalter les valeurs patriotiques des Etats-Unis.
En fait, Wayne caressait l'idée de faire ce film depuis 1945. Il lui faudra des années avant d'y arriver et réunir le budget pour le faire, qui sera de 12 millions de dollars, soit l'équivalent de 120 millions $ aujourd'hui.
United Artists/Sunset Boulevard/Corbis
Il y croyait tellement qu'il a contribué à hauteur de 1,5 million de dollars de sa poche en contractant des hypothèques sur ses maisons et en utilisant ses voitures et son yacht comme garantie pour obtenir des prêts.
Outre le fait d'incarner le rôle principal, Davy Crockett lui-même, mais aussi officiant comme producteur et réalisateur débutant sur un film d'une telle envergure qu'il finançait (en partie) lui-même et qui rencontrait de nombreux problèmes de production, la pression fut maximale pour le Duke. Pour faire face au stress lié à ce film qui comptait 7000 figurants, 1500 chevaux et 400 bovins dans sa scène de bataille finale, Wayne fumait des cigarettes sans arrêt lorsqu'il ne jouait pas. Jusqu'à quatre paquets par jour...
"Le bouche-à-oreille disait que c'était un navet"
Wayne fut très affecté par l'accueil réfrigérant réservé à son film. "Lorsque The Alamo est sorti, le bouche-à-oreille disait que c'était un navet. Cela avait été orchestré par les communistes pour nuire à Wayne. Puis il y a eu les mauvaises critiques inspirées par les communistes" dira le romancier et scénariste Borden Chase, à qui l'on doit entre autre les scripts de Vera Cruz, Winchester 73 ou La Rivière rouge.
Wayne, lui, fut particulièrement remonté contre un homme du nom de Russell Birdwell. Un fameux publicitaire originaire du Texas, dont la devise était : "Je peux rendre célèbre n'importe qui, pour le bon prix". Cet homme affichait sur son tableau de chasse la promotion d'un monument hollywoodien qui fit un triomphe à l'époque : Autant en emporte le vent. C'est lui qui prit en main la promotion d'Alamo, racontée dans un passionnant article publié dans la revue Texas Monthly en mars 2000.
L'une des premières choses qu'il fit fut d'écrire à la United Artists, le distributeur du film, affirmant que la bataille d'Alamo était "peut-être le plus grand événement qui se soit produit depuis qu'ils ont cloué le Christ sur la croix". Le sens de la mesure...
United Artists/Sunset Boulevard/Corbis
L'un des projets de Birdwell consistait en un dossier de presse si volumineux (184 pages !!!) qu'il fut rapidement surnommé "la bible". Cette bible comportait moult statistiques, rapportant des anecdotes comme si elles avaient une signification révélatrice.
Au cours des 83 jours de tournage, par exemple, les acteurs et l'équipe avait consommé 192.509 "repas savoureux" et englouti 510.000 tasses de café, plus de 3400 L de crème glacée, 53.000 steaks, ou encore 5669 Kg de "viande diverse". Sans oublier, quand même, de mentionner le montant de la facture liée à la climatisation portable utilisée sur le tournage : 75.000 $.
Un lobbying beaucoup trop frénétique
Avant la première mondiale du film, qui eut lieu à San Antonio le 24 octobre 1960, Birdwell fit parler de lui jusque dans la sphère politique. C'est que Wayne concevait son film comme un véritable porte-étendard des Etats-Unis, alors en pleine Guerre Froide. "Je ne pense pas qu'il appartienne uniquement aux Texans" commenta Wayne. "Il appartient à tous ceux qui, partout dans le monde, accordent de la valeur au trésor inestimable qu'est la liberté".
Dans cette logique, Birdwell alla ainsi jusqu'à tenter de convaincre le Congrès d'attribuer la Médaille d'honneur du Congrès à tous les défenseurs d'Alamo. Il écrivit même à Winston Churchill, pour lui demander d'écrire un petit mot pour le programme souvenir qui serait distribué lors de la première mondiale, en échange d'une rémunération qui serait versée à l'œuvre caritative de son choix. L'ancien Premier ministre britannique refusa.
United Artists
L'abcès de fixation survint au moment des Oscars, en 1961. Alamo fut cité sept fois, dont au titre du Meilleur film. Alors que Wayne se trouvait en Afrique pour le tournage de Hatari, Russell Birdwell se fendit de lettres envoyées aux membres de l'Académie des Oscars, expliquant qu'il serait tout bonnement anti patriotique de voter pour un autre film qu'Alamo. Le genre d'initiative qui fait difficilement sourire les votants...
Tandis que les journalistes se moquaient de ce geste gonflé et grotesque, Wayne rentra en urgence au pays pour éteindre le départ d'incendie provoqué par l'initiative malheureuse de son encombrant publicitaire.
Pour ne rien arranger, l'agent artistique de l'acteur Chill Wills, justement cité à l'Oscar du Meilleur second rôle dans Alamo, fut à l'initiative d'une autre tentative d'influencer le vote des membres de l'Académie.
Ce dernier fit paraître une réclame, avec cette mention : "Nous, les acteurs d'Alamo, prions plus fort encore que les vrais Texans ont prié pour leur vie à Alamo, pour que Chill Wills remporte l'Oscar". Wayne entra dans une colère noire, au point d'acheter à son tour un espace dans le Hollywood Reporter pour condamner cette manoeuvre.
Si Alamo n'a pas été le désastre commercial absolu comme souvent répété, rapportant 8 millions de dollars, ce ne fut logiquement pas assez rentable au regard du coût très élevé de l'entreprise. Wayne vendit ses droits à United Artists, qui l'avait distribué, et le studio récupéra son investissement.
Si l'envie vous prend de voir (ou revoir !) Alamo, sachez qu'une édition Blu-ray est sortie en 2021, proposant à la fois la version cinéma d'une durée de 2h41, la seule qui soit en HD; couplée avec la très rare version roadshow, d'une durée de 3H21m, qui est la version originale du film avant qu'il ne soit coupé de pas moins de quarante minutes pour la sortie générale. Introuvable pendant des années, elle fut identifiée sur une copie en 1991. Bien que celle-ci soit très abîmée, sa valeur patrimoniale et donc historique justifie à elle seule son visionnage.
AlloCiné, c’est tous les jours plus de 40 articles traitant de l’actualité du cinéma et des séries, des interviews, des recommandations streaming, des anecdotes insolites et cinéphiles sur vos films et vos séries préférés. Vous abonner à AlloCiné sur Google Discover, c’est l’assurance d’explorer au quotidien les richesses d’un site conçu par des passionnés pour des passionnés.