Cinéaste britannique culte de l'underground, Alex Cox a connu son heure de gloire dans les années 1980. Si sa carrière s'est depuis pas mal éclipsée et qu'il est désormais passé de mode, il nous avait livré quelques furieuses pépites. Comme Sid & Nancy en 1986; sans doute son plus fameux film.
Un biopic dans lequel Gary Oldman incarnait Sid Vicious, membre du groupe de punk rock légendaire Les Sex Pistols. Tout à la fois touchant et provoquant, le comédien incarnait à la perfection le second bassiste éphémère du groupe musical, emporté par son comportement auto destructeur.
Si on adore son tout aussi culte Repo Man et sa bande originale absolument démente, c'est du film Walker dont on va vous parler, tout aussi largement méconnue.
Un mercenaire américain qui s'empare du Nicaragua
Sorti en 1987, basé sur un solide script signé par le grand Rudy Wurlitzer, à qui l'on doit notamment la merveilleuse histoire du Pat Garrett et Billy The Kid de Sam Peckinpah, Walker évoque l'histoire authentique de cet Américain qui s'empara du pouvoir avec son groupe de mercenaires, en faisant un coup d'état au Nicaragua, à la fin du XIXe siècle.
A quoi cela ressemble ? La bande-annonce, ci-dessous..
En 2024, Alex Cox racontait dans un passionnant podcast avoir découvert l'histoire de William Walker lors d'un voyage à Grenade et au Nicaragua, et avoir été frappé par le fait que ce personnage, quasi inconnu aujourd'hui, était en son temps plus célèbre que le président des États-Unis, avec plus d'articles de presse consacrés à lui qu'à quiconque.
Ce flibustier, grand admirateur de la doctrine de la Destinée manifeste, -expression apparue en 1845 selon laquelle la nation américaine aurait pour mission divine l'expansion de la civilisation vers l'Ouest, s'était alors donné pour mission d'envahir d'autres pays, notamment le Nicaragua, afin de leur imposer la démocratie américaine.
Mais Alex Cox et le scénariste Rudy Wurlitzer souhaitaient avant tout réaliser un film sur le Nicaragua, et Walker n'était qu'un point de départ. Avec son scénariste et le producteur Lorenzo O'Brien, ils voulaient rompre avec le schéma hollywoodien classique du "bon journaliste" qui comprend tout et raconte la vérité — le modèle de films comme Salvador ou Under Fire — pour bâtir un film sans personnage vraiment sympathique, où même les Nicaraguayens en conflit avec Walker sont montrés comme des oligarchies se combattant entre elles.
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Un des plus grands rôles d'Ed Harris
Si Ed Harris est surtout connu pour ses rôles secondaires dans des films grand public, son rôle principal dans Walker est l’une de ses interprétations les plus fortes et les plus nuancées de sa grande carrière. Harris n’émet aucun jugement dans son interprétation de Walker. Au contraire, il donne vie à cet être humain et laisse le public se forger sa propre opinion. Très impliqué dans ce film, l'acteur ira jusqu'à mettre une partie de son propre salaire dans la production pour couvrir une semaine de retard de tournage, due à des soucis logistiques à la frontière au Nicaragua.
Harris avait d'ailleurs noté dans son journal (dont des extraits figurent dans le livret accompagnant l’édition Criterion) qu’il n’y avait pas grand-chose dans le scénario sur le personnage de Walker. C’était en fait parfaitement voulu par le réalisateur et le scénariste : William Walker est présenté comme un simple instrument de la Destinée manifeste. Il traverse les batailles avec indifférence et en sort indemne, car l’impérialisme américain est inévitable et rien ne peut l’arrêter.
Tourné pour cinq millions de dollars avec le soutien des révolutionnaires sandinistes au Nicaragua à l'époque, Walker est plein d'étranges anachronismes totalement assumés par le cinéaste, pensés comme un féroce écho à la situation politique que traversait le pays dans les années 1980, avec l'interventionnisme de l'Amérique reaganienne dans les pays d'Amérique Centrale et du Sud.
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"Ce film m’a valu d’être mis à vie sur la liste noire des studios américains"
Le très gros échec du film a d'ailleurs durablement plombé la carrière d'Alex Cox. Le patron d'Universal de l'époque, Tom Pollock, avait prévenu son agent qu'il ne travaillerait plus jamais à Hollywood à cause de Walker — et Cox a récemment reconnu qu'il avait eu raison. Le cinéaste a été depuis blacklisté par les studios d'Hollywood.
"Ce fut une expérience unique. Avec le recul, Lorenzo et moi sommes plus que surpris d’avoir réussi à mener ce projet à bien. Avoir tourné Walker au Nicaragua a fait reculer sa carrière de vingt ans et m’a valu d’être mis à vie sur la liste noire des studios américains. Mais vous savez quoi ? Comme le disait le personnage du film de Peckinpah, je n’aurais pas voulu qu’il en soit autrement" confiait le cinéaste en avril 2025 dans un entretien.
Si j’étais resté à Los Angeles, j’aurais été malheureux. Je serais peut-être devenu un réalisateur hollywoodien, réalisant des films avec Schwarzenegger et des adaptations de bandes dessinées Marvel. Je serais riche, et probablement mort d’une crise cardiaque. Au lieu de cela, j’ai été mis à l’écart par "l’industrie" et j’ai parcouru le monde, à la recherche de fonds pour des films et d’endroits où les tourner".
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Alex Cox a souvent attribué à sa vision radicale des questions latino-américaines comme étant la principale raison pour laquelle il est devenu persona non grata à Hollywood. Il faut dire que les images du générique de fin – un montage présentant des images d’actualité du président Reagan et des cadavres de personnes tuées par les Contras – n'ont certainement pas arrangé son cas...
Reste qu'il considère Walker comme son meilleur film, et qu'Ed Harris y délivre une fantastique composition, dans une oeuvre qui est d'ailleurs d'une troublante actualité, avec le récent interventionnisme des Etats-Unis en Amérique du Sud. "L’Histoire ne se répète pas, elle bégaie" dit-on...
Envie de découvrir Walker ? Il est encore disponible dans une antique édition DVD sortie il y a 21 ans, et malheureusement nue comme un ver. Si un éditeur était assez charitable pour sortir cette pépite en Blu-ray, qu'il en soit d'avance remercié.