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    Vivarium : rencontre avec Lorcan Finnegan, le réalisateur de ce huis clos cauchemardesque et engagé
    Thomas Desroches
    Thomas Desroches
    -Journaliste
    Les yeux rivés sur l’écran et la tête dans les magazines, Thomas Desroches se nourrit de films en tout genre dès son plus jeune âge. Il aime le cinéma engagé, extrême, horrifique, les documentaires et partage sa passion sur le podcast d'AlloCiné.

    Présenté à la 27e édition du festival de Gérardmer, "Vivarium" raconte le cauchemar d'un couple, incarné par Jesse Eisenberg et Imogen Poots, coincé dans un cauchemar sans fin. Rencontre avec le réalisateur, Lorcan Finnegan.

    Copyright The Jokers Films/ Lorcan Finnegan/ The Jokers

    Pour Vivarium, l'aventure a commencé à Cannes. Projeté lors de la Semaine international de la critique en 2019, le film a remporté le Prix Fondation Gan à la Diffusion. Son réalisateur, l'Irlandais Lorcan Finnegan, a, depuis, fait le tour des festivals pour le grand bonheur du public. Ce long-métrage, son deuxième, raconte l'histoire d'un jeune couple, interprété par les talentueux Imogen Poots et Jesse Eisenberg, qui va se tourner vers une mystérieuse agence immobilière pour trouver la maison de leurs rêves. Arrivés sur place, ils découvrent un étrange lotissement, dans lequel ils ne trouveront aucune issue. Singulier, inquiétant, drôle aussi, Vivarium pourrait être un long (et bon) épisode de La Quatrième dimension. De passage à la 27e édition du festival de Gérardmer, où était présenté Vivarium en compétition, Lorcan Finnegan est revenu, avec AlloCiné, sur la conception de son film et sur ses nombreuses influences. Interview.

    The Jokers Films

    AlloCiné : Comment est née l'idée de votre film, Vivarium ?

    Lorcan Finnegan : Tout a commencé avec un court-métrage que j'avais réalisé en 2011, Foxes. C'était en réponse à la crise financière qui avait touché l'Irlande à partir de 2008. Durant la forte croissance économique, beaucoup de lotissements ont été construits au milieu de nulle part, mais dès le krach immobilier, ces bâtiments ont été abandonnés. Il ne restait que deux ou trois familles, le reste était totalement inoccupé. Dans Foxes, le personnage principal, Helen, voulait échapper à ce système en se tournant vers la nature. Avec Vivarium, je souhaitais approfondir cette idée avec une nouvelle approche, plus tournée vers de la science-fiction. Je me  suis demandé : "Et si cet endroit était infini ?". J'ai aussi été inspiré par les documentaires animaliers de David Attenborough pour la BBC, notamment ceux qui s'intéressent au cycle de la vie chez les coucous en Europe. Ils expulsent leurs petits du nid dès la naissance et refusent de les élever. C'est comme ça que j'ai pu imaginer les montres de Yonder, la société qui apparaît dans le film. Ils piègent des innocents pour que ces derniers puissent élever les enfants à leur place.

    Dans Foxes, justement, il était déjà question d'un discours engagé sur le conformisme et les règles qui nous sont inconsciemment imposées pour rentrer dans des cases. Pourquoi le déterminisme social vous inspire autant ?

    Le conformisme, c'est l'horreur de notre société. C'est épouvantable. Vous arrivez dans ce monde, vous entrez dans le système, et des attentes, de la part de vos parents ou de votre famille en général, pèsent déjà sur vos épaules. Au fond, nous restons des animaux. Dès notre naissance, on veut se rapprocher de la nature, ne faire qu'un avec elle. Et puis arrive la cupidité humaine, qui nous touche tous et qui, dans un désir totalement capitaliste, se moque complètement de la nature. On ne veut qu'une chose : tirer profit de tout ce qui nous entoure durant notre vie sur Terre. Dans Foxes, il était question que la nature reprenne ses droits, mais dans Vivarium, il n'y a pas de nature. Les choses essentielles, comme le vent ou la pluie, n'existent pas.

    Beaucoup de comédiens ne souhaitent pas jouer de personnage secondaire si le rôle principal est tenu par une femme.

    Aviez-vous les acteurs, Imogen Poots et Jesse Eisenberg, en tête dès la conception du scénario ?

    Pas vraiment. Le script est passé par différents stades, les personnages étaient différents dans la première version. Ils étaient beaucoup plus âgés. J'avais une liste d'acteurs et d'actrices, mais lorsque l'on réalise un film indépendant, on nous demande d'avoir des noms plus connus pour que l'on soit financé. Au départ, Mackenzie Davis devait interpréter Gemma. C'était difficile de trouver l'acteur qui allait l'accompagner, car beaucoup de comédiens ne souhaitent pas jouer de personnage secondaire si le rôle principal est tenu par une femme. Elle a ensuite tourné Terminator : Dark Fate, ce qui prenait beaucoup de temps (six mois, NDLR), alors on a dû chercher quelqu'un d'autre. Imogen Poots était dans ma liste dès le début. Nous nous sommes rencontrés, elle a lu le scénario et l'a beaucoup aimé. Pour jouer Tom, nous avions établi une nouvelle liste dans laquelle se trouvait Jesse Eisenberg. Il représente l’archétype du mec normal. C'est justement ce qu'on recherchait. On ne voulait pas d'un top model Gilette (rires). Imogen Poots avait déjà travaillé avec lui, alors elle lui a envoyé le scénario sur son portable et c'est comme ça que l'aventure s'est lancée. 

    La direction artistique du film est impressionnante, notamment les décors du lotissement. D'où provient votre vision pour un tel lieu, à la fois très beau et très angoissant ?

    Ma principale inspiration a été le tableau de René Magritte, L'Empire des lumières (cette même œuvre avait inspiré la scène de l'arrivée du père Merrin dans L'Exorciste, sorti en 1974, NDLR). J'avais aussi en tête la peinture dans laquelle est coincé l'un des personnages dans Les Sorcières de Nicolas Roeg. Je voulais que ce monde soit très coloré, comme dans un livre pour enfants, mais aussi toxique et faux. Qu'il puisse vous dégoûter rien qu'à l'idée de pouvoir y vivre. Lorsque vous lisez le scénario, cela semble impossible de recréer ce monde-là, surtout avec notre petit budget, qui était de quatre millions d'euros. Nous avons tourné dans un studio en Belgique, où l'on a construit trois maisons identiques, entourées de fonds verts (il sort son portable et montre des photos du décor, NDLR). Grâce à cette technique, on pouvait les dupliquer à l'infini, comme dans le film. 

    The Jokers Films

    Y a-t-il des films qui vous ont particulièrement influencé pour réaliser Vivarium ?

    Plusieurs, oui. L'un d'entre eux est Safe de Todd Haynes, qui n'est pas vraiment catégorisé comme un film d'horreur, pourtant je le trouve particulièrement horrifique. Il y a aussi La Femme des sables de Hiroshi Teshigahara pour la métaphore et Le Dernier survivant, un film néo-zélandais de Geoff Murphy.

    Avez-vous d'autres projets en cours ?

    Bien sûr, je travaille toujours sur quelque chose. J'ai un projet, sur lequel je penche depuis trois ans. Je viens tout juste d'envoyer le scénario et le lookbook d'ailleurs. C'est un film qui s'appelle Nocebo, c'est le contraire de placebo. Il portera sur les grandes enseignes du textile, comme H&M ou Zara, et sur ceux qui les fabriquent dans les pays défavorisés. Il racontera l'histoire d'une créatrice de mode qui va culpabiliser d'avoir maltraité l'un de ses employés aux Philippines. Elle va développer une maladie étrange et se rendre compte que la nourrice qu'elle vient d'engager est liée à son état. C'est une histoire de vengeance avec des éléments paranormaux. J'ai extrêmement hâte.

    Propos recueillis à Gérardmer le samedi 1er février 2020.

    Découvrez la bande-annonce de "Vivarium" : 

     

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