Je ne connais quasiment pas le cinéma de Lav Diaz et je lance donc ce film sans trop savoir à quoi m'attendre. Je me retrouve face à un antibiopic, un film qui ne commence pas par l'enfance de Magellan, qui ne tente pas de lui créer des aspirations pour donner un sens supérieur à sa vie, mais qui le montre blessé, après avoir massacré des populations autochtones lors d'un premier voyage en Asie. Immédiatement Lav Diaz pose les enjeux de son film, il n'est pas question réellement ici de découverte ou d'exploration, on est sur un projet politique contre l'islam, un projet économique de nouvelles routes commerciales, mais surtout un projet de colonisation qui passe par l'extermination des populations locales.
Le propose sans doute les plus belles images que j'ai pu voir au cinéma depuis Pacifiction ou Memoria, Lav Diaz arrive à composer chaque plan pour qu'il arrive à trouver le juste équilibre entre une certaine beauté picturale et que ça garde malgré tout un côté organique crédible. C'est beau, mais pas tape à l’œil. Et vu que les plans sont longs, les séquences étirées et qu'il ne se passe quasiment rien pendant 2h40 on évite un côté esbroufe. On suit simplement un Magellan qui est traité en paria au Portugal, qui n'est pas respecté sur son navire, qui fait régner l'ordre par la mort, qui n'hésite pas à manipuler pour imposer sa religion et à massacrer (et se faire massacrer) si les gens s'y opposent...
Il y a peu de dialogues, la vie et le voyage de Magellan sont réduits à l'essentiel... Il n'y a rien d’épique... Juste des gens enchaînés sur un bateau, des gens décapités sur un bateau, des gens agonisants sur un bateau... Le projet de "route commerciale" est vu comme un projet de mort pour tous.
J'ai lu que le film n'était pas forcément véridique dans sa représentation historique, notamment de Malacca, détruit stratégique pour faire transiter les marchandises entre l'Europe et l'Asie (tiens, tiens, ça rappelle quelque chose), mais ce qui est intéressant là n'est pas d'apprendre des choses sur Magellan, tant quasiment aucune information est donnée, tant toute la narration est ténue, l'objectif est vraiment de voir le point de vue d'un Philippin sur le personnage historique. Pour une fois, et à ma connaissance c'est quasiment la seule fois que j'ai vu ça au cinéma, on a un européen vu depuis un pays colonisé. Et il y a sans doute pas plus de manipulations historiques (voire moins) que lorsqu'un réalisateur américain fait l'éloge d'un conquérant occidental.
Outre la contemplation, la beauté formelle, cette narration qui ne dit quasiment rien, qui en ferait déjà un chef d’œuvre, il y a en plus la fraîcheur politique d'avoir un autre point de vue que celui qu'on a l'habitude de voir en occident.
Lav Diaz signe donc dans les arrêts de jeu, l'un des plus beaux films de 2025... Et il me tarde de voir d'autres de ses films... Je vais continuer par ceux qui durent également à peine quelques heures avant de me lancer dans les gros morceaux de 8 ou 9h... Mais quelle claque ! J'ai hâte !