Plus de 104 ans après sa sortie à New York le 21 janvier 1921, « The Kid » le premier long métrage réalisé par Charlie Chaplin continue d’être encore l’un des plus beaux films du monde.
Arrivé à Hollywood en 1912 où il s’est installé après la fin d’une tournée théâtrale de la compagnie anglaise à laquelle il appartenait, Chaplin y aura mené quasiment toute sa carrière d’acteur puis d’acteur/réalisateur, travaillant successivement pour la Keystone, la Essanay, la Mutual, la First National puis la United Artists. Dès 1916, il est l’acteur de cinéma le mieux payé au monde et sa popularité est immense. Soucieux d’accroître son indépendance artistique et financière, il fonde en 1919 avec ses amis Mary Pickford, Douglas Fairbanks et D W. Griffith la United Artists. Mais il doit encore six films à la First National qui refuse de résilier son contrat.
Sur le plan sentimental il vit une période tourmentée, sa relation avec Edna Purviance jusqu’alors son actrice fétiche (trente films en commun) ayant pris fin, il s’est marié avec Mildred Harris alors âgée de 17 ans. Son premier enfant meurt au bout de trois jours. L’événement marque profondément Chaplin dont le mariage avec Miss Harris sera de courte durée, se soldant par un divorce difficile en 1920. C’est sans aucun doute dans un état psychologique instable qu’il aborde une nouvelle étape d’une carrière pourtant déjà largement couronnée de succès.
Son premier long métrage auquel il pense depuis un certain temps sera donc consacré à la relation fusionnelle qui se noue entre Charlot,
le vagabond survivant de menus travaux (ici vitrier) et un enfant (Jackie Coogan) abandonné par sa mère (Edna Purviance). Devant en priorité penser à sa survie au sein d’un quartier miné par la misère (sans doute une assez fidèle retranscription du Londres famélique que Chaplin a connu dans son enfance) le vagabond tombant par hasard sur un bébé abandonné sur un trottoir, n’a de cesse que de se délester de ce poids qu’il ne peut assumer. Naturellement personne n’accepte ce que lui-même refuse.
Le mot trouvé sur l’enfant finit par convaincre le pauvre bougre de se charger de l’éducation du petit être sans défense. La relation père/fils se crée naturellement, les deux destins finissant par s’unir pour être plus forts dans la lutte pour la survie
. Mais les soucis ne vont pas tarder à s’abattre sur le duo quand les services sociaux vont un peu tardivement et de manière brutale se préoccuper du sort du mioche désormais âgé de cinq ans. En 68 minutes, Charlie Chaplin parvient à partir d’une intrigue relativement simple et parfaitement cohérente à émouvoir tout en provoquant par instant le rire alors que le contexte évoqué est tragique qui rappelle au spectateur que malgré les promesses nées de la Révolution Industrielle, la pauvreté n’a pas été éradiquée et que l’écart entre les classes sociales est toujours aussi béant. Chaplin évoque aussi le drame de la maternité parfois non consentie dans un contexte miséreux.
S’il se trouve d’autres chefs d’œuvre parmi les dix longs métrages qu’il réalisera jusqu’à la fin de sa carrière en 1967, « The Kid » est assurément le plus personnel de Chaplin, celui où à la croisée des chemins bien avant l’arrivée du parlant qu’il n’acceptera jamais vraiment, il regarde en arrière pour se rappeler à travers Jackie Coogan et l’enfant qu’il vient de perdre ce môme qui jusqu’au bout restera en lui. Artiste complet, Chaplin produit, écrit, réalise, interprète et monte ses films tout comme il en compose avec un immense talent leur musique toujours juste et mélodieuse. Un artiste qui comme Buster Keaton son alter-ego possède son univers propre qui s’étale avec grâce et malice sur une pellicule encore dénuée de parole qui fut une bénédiction pour l’expressivité des visages et des corps parfaitement élastiques de ces deux immenses acteurs.
Mais « The Kid » c’est aussi Jackie Coogan, jeune acteur prodige ayant débuté sur scène à l’âge de 18 mois que Chaplin fit tourner en 1919 en figurant dans « Une journée de plaisir ». Les dons d’imitateur du jeune garçon et son incroyable précocité vont convaincre Chaplin de lui confier le rôle du « Kid ». La grande émotion que procure le film provient bien sûr de l’osmose parfaite qui transparaît dans chacun des regards que l’acteur fragilisé et le petit Coogan échangent. Qui n’a pas pleuré en voyant Jackie Coogan désespéré tendre les bras vers son « père » alors qu’il est à l’arrière du fourgon qui l’emmène vers l’asile ? Preuve absolue que les émotions vraies n’ont pas besoin de mots. Dans cent ans e « The Kid » fera encore mouche, soyons-en sûrs.