En 1928, après deux rudes années de tournage, Charlie Chaplin termine son quatrième long-métrage et confirme son rang de légende dans le cinéma muet et burlesque.
Le 11 janvier 1926, moins d’un an après la sortie de son dernier film, La ruée vers l’or, Chaplin se lance dans son nouveau projet : le Cirque. Il cherche ainsi à passer plus de temps en studio pour éviter de voir sa nouvelle épouse, Lita Grey, qu’il a été contraint d’épouser en secondes noces en novembre 1924 pour éviter un procès pour viol sur mineure (elle avait 16 ans et lui 35 lorsqu’il ont eu leur première relation). Aux côtés de Chaplin dans cette nouvelle production, l’actrice Merna Kennedy obtient son premier rôle au cinéma, recommandée au cinéaste par sa propre compagne. Avait-elle déjà son plan malveillant en tête ?
En novembre 1926, dix mois après le début du tournage, Lita Grey quitte le foyer avec leurs enfants et intente une procédure de divorce dans l’espoir d’obtenir de l’argent. Elle accuse Chaplin d’adultère avec Merna Kennedy, âgée de 18 ans à ce moment-là, et n’hésite pas à faire publier des écrits calomnieux dans le New York Times, où elle ajoute des accusations de violence et de « désirs sexuels pervers ». Souhaitant voir ainsi l’interruption du tournage, Lita Grey obtient le soutien de la Ligue pour la vertu, un groupe de pression crée en 1933 par les représentants de l’Eglise catholique aux Etats-Unis. Son but est de purifier les productions cinématographiques qui semblent exercer une mauvaise influence sur la population, et les enfants en particulier. Rapidement, cette affaire devient un scandale national qui brise Chaplin et le plonge dans une profonde dépression. Acculé, victime de lettres d’insultes et de menaces de mort, il est contraint d’interrompre le tournage le 5 décembre. Chaplin s’ensuit chez son avocat new-yorkais avec les bobines, qui représentent déjà la plus grande partie du film.
En août 1927, après plus de huit mois d’interruption de tournage, les avocats de Chaplin, pressés de mettre un terme à l’affaire, obtiennent un accord et payent 600 000 $ à Lita Grey, la plus grosse somme versée lors d’un procès américain jusqu’alors. La presse oublie Chaplin et sa popularité lui permet de s’en sortir, pour finalement reprendre le tournage à l’automne. Mais celui-ci n’est pas encore terminé pour autant…
Avant même le début du tournage, en janvier 1926, ce nouveau long-métrage est contraint d’affronter ses premiers déboires. Perfectionniste, Charlie Chaplin organise lui-même les décors et fait construire un grand chapiteau pour les besoins du film, avec des roulottes, des cages à fauves et d’autres installations. Mais quelques jours avant le début du tournage, une tempête s’abat sur la Californie et détruit le chapiteau. Le tournage est retardé pour plusieurs semaines.
Un mois après sa reprise, un souci technique rend une pellicule inexploitable, effaçant ainsi plusieurs jours de travail. Charlie Chaplin ne se laisse pas décourager et recommence les prises, quitte à les multiplier, à fatiguer son équipe et dépasser le budget initial de production. Il faut dire que l’acteur-réalisateur n’hésite pas à prendre des risques pour boucler le tournage, quitte à subir plusieurs morsures par les singes qui grimpent sur lui au cours de la scène de la corde et qui l’obligent à être hospitalisé pendant six semaines. Mais le pinacle de cette audace, parfois très dangereuse, s’incarne dans la scène du lion en cage. Chaplin n’hésite pas à y entrer sans la moindre sécurité et frôle l’accident. Heureusement, il s’en sort avec quelques griffures et un air livide qui a au moins l’avantage de rendre la séquence encore plus crédible.
En octobre 1927, lorsque le tournage reprend après le scandale de Lita Grey, le décor brûle dans un incendie. Néanmoins, suffisamment de prises ont été effectuées à l’intérieur du chapiteau et permettent de ne pas avoir besoin de le reconstruire.
Le tournage est presque terminé, mais encore une fois, doit affronter de nouveaux aléas. L’épilogue doit être tourné avec les caravanes des artistes pour décor. Mais une nuit, les roulottes sont volées par des étudiants, qui prévoient de les faire brûler. Fort heureusement, Chaplin intervient juste à temps et parvient à les récupérer intactes. A la fin de l’année 1927, le tournage est enfin bouclé. Traumatisé par cette expérience douloureuse et mouvementée, Chaplin ne veut plus entendre parler de ce film et n’en fait même pas mention dans la rédaction de ses mémoires, en 1964 (« Histoire d’une vie »). De fait, le Cirque est oublié dans la filmographie du cinéaste, avant d’être mis en lumière à partir de la fin des années 1960 et de l’enregistrement de nouveaux sons pour la ressortie du film sur les écrans, effectué selon la volonté de Chaplin lui-même. Le film est aussitôt encensé par la critique.
Tel le fil sur lequel l’apprenti funambule évolue tant bien que mal, Charlie Chaplin joue sur l’équilibre subtil entre la comédie burlesque des slapstick et le drame social sur fond de misère et de faim, une critique désormais inhérente à l’œuvre du cinéaste. Face à la pauvreté, la faim et les violences policières, ce vagabond au grand cœur apporte une touche d’humanité, de rire et d’émotion qui fait tout le succès du film et rend hommage aux victimes de son ancienne condition miséreuse.
Pour la deuxième fois après La ruée vers l’or, le drame est également amoureux, avec un personnage principal impliqué dans un triangle amoureux qui lui brise le cœur pour un temps. Toutefois, malgré ses sentiments, le vagabond le plus célèbre du cinéma reste un héros jusqu’au bout, dans un dénouement mêlant tristesse pour lui et espoir pour la jeune écuyère dont il fut épris.
Quel autre décor plus approprié qu’un cirque peut voir dérouler l’inépuisable panel de gags et de ressorts comiques dominés par l’un des plus grands génies du burlesque ? Ainsi, sous ce vaste chapiteau, l’humour des clowns fait pâle figure face aux sketchs improvisés mais à la chorégraphie maitrisée avec perfection par Chaplin.
A sa sortie, en janvier 1928, Le Cirque rencontre un accueil positif malgré l’aigreur de Chaplin au sujet de cette expérience cinématographique. Le scandale provoqué par Lita Grey n’aura pas eu raison du film, consacré l’année suivante. En mai 1929, lors de la première cérémonie des Academy Awards (les actuels Oscars), Chaplin reçoit un trophée d’honneur pour « sa polyvalence et son génie à jouer, écrire, mettre en scène et produire Le Cirque ». Une récompense dont le mérite ne peut être contesté par aucune personne raisonnable.