Joachim Trier, en cinéaste des seuils : ceux de la mémoire, du deuil, du devenir, donne à voir ici son geste le plus radical : donner forme, matière et corps à la psyché. Thelma est moins une fable fantastique qu’un film de sensations cryptées, un récit d’émancipation où chaque interrogation devient l’indice. Et si ce qui nous hante ne venait pas de l’extérieur, mais du plus intime, du plus enfoui, de ce qui, depuis l’enfance, se tait en nous à force de vouloir hurler ?
Avec Thelma, Trier déploie une autre grammaire, plus souterraine, où le corps (féminin) devient le champ de bataille entre un désir qui s’éveille et une culpabilité héritée. Thelma quitte ses parents, mais c’est un exil en trompe-l’œil : le père, la foi, la honte collent à ses pas comme des ombres persistantes.
Trier ne s’aventure pas dans l’horreur frontale : il préfère les glissements, les étrangetés périphériques. Des oiseaux tombent du ciel, des tremblements sont à peine perceptible : le trouble colle au récit.
Thelma est amoureuse, et tout se dérègle ; pas parce que l’amour corrompt, mais parce qu’il révèle, qu’il met à nu ce qui jusqu’ici résistait à toute formulation. Trier ne filme pas une homosexualité taboue : il filme la violence de devenir soi quand tout, autour, vous intime de rester l'autre que l’on attend de vous.
La structure du film elle-même se dérègle. Les flashbacks n’expliquent rien, ils contaminent le présent. On passe d’une piscine chlorée à un souvenir noyé, d’un flirt à un feu intérieur. Le récit ne suit pas une logique, il épouse une crise.
Et l’on comprend peu à peu que le surnaturel n’est pas un détour de genre, mais la seule manière, ici, de dire ce qui ne peut être dit autrement. Le corps comme une fiction dont Thelma doit reprendre la narration.
Trier, pour pourtant, ne surligne rien. Il filme la religion sans dogmatisme, la famille sans pathos. Le père n’est pas un tyran, c’est pire : c’est un homme doux, aimant, terrifiant. La violence n’est jamais là où l’on croit. Elle se cache dans le geste qui prétend protéger, dans la parole qui veut "sauver". Trier filme cette emprise comme un poison lent, sucré, et Thelma comme un organisme qui résiste en mutante.
Alors, peu à peu, le film prend une autre tournure. Ce n’est plus seulement l’histoire d’une jeune fille aux pouvoirs incontrôlables. C’est une genèse. Une naissance. Ou plutôt une re-naissance, arrachée aux limbes d’une enfance dévotionnelle. Le climax n’est pas un déchaînement d’effets spéciaux, mais un basculement intérieur : Thelma accepte de ne plus être l’innocente, la coupable, la victime. Elle embrasse son pouvoir, non comme une revanche, mais comme une nécessité.