Qui est le film ?
Avec Nightmare Alley (2021), Guillermo del Toro s’attaque à l’adaptation du roman noir de William Lindsay Gresham déjà porté à l’écran en 1947. Il signe ici un projet de studio plus ample que ses contes gothiques habituels, tout en poursuivant son obsession : scruter les zones liminales où l’illusion, la croyance et le pouvoir se confondent. En surface, c’est l’histoire de Stanton Carlisle (Bradley Cooper), un homme qui gravit les échelons en passant du carnaval populaire aux salons de la haute société, grâce à ses talents de mentaliste et de manipulateur. Promesse d’un film noir stylisé, d’une fable morale sur l’ascension et la chute, mais aussi d’une réflexion sur ce que signifie “croire” dans un monde saturé de spectacle.
Que cherche-t-il à dire ?
Del Toro cherche à interroger la fabrication de la croyance dans un capitalisme où tout devient performance et transaction. Le film oppose deux mondes : celui du carnaval, pauvre mais régi par un code éthique implicite, et celui de la psychanalyse mondaine, riche mais glaçant, où l’intime se monnaye. Stanton est l’homme du passage, celui qui franchit les frontières pour transformer son talent de lecteur en promesse de miracle. La tension principale réside là : jusqu’où peut-on manipuler sans se croire soi-même élu ? Et qu’advient-il de celui qui confond son propre artifice avec une vérité transcendante ?
Par quels moyens ?
Le carnaval fonctionne comme une école du mensonge “contrôlé” : on amuse, on détourne, mais on ne prétend jamais parler aux morts. Quand Stanton viole ce tabou en organisant des séances de spiritisme pour riches clients en deuil, le film marque la transgression centrale. Del Toro installe une ligne de fracture éthique qui ne relève pas du réalisme mais d’une mythologie du métier, ce qui donne au récit une force presque anthropologique.
Le geek (cet homme réduit à avaler des animaux vivants pour un public avide) n’est pas un monstre mais une fabrication sociale, résultat d’une dépendance entretenue. Sa présence hante tout le film comme l’ombre de Stanton : un double possible, une fin programmée. Del Toro en fait l’allégorie crue d’un système où la marginalité se transforme en marchandise.
Zeena, Molly, Lilith : trois femmes qui incarnent trois contrats possibles (art, amour, science). Zeena transmet un savoir artisanal, Molly offre la possibilité d’un attachement sincère, Lilith incarne la rationalité perverse du pouvoir. Stanton trahit les deux premières et se fait dévorer par la troisième. Le film structure sa trajectoire non pas autour de son seul désir mais à travers ces figures qui organisent, à la manière d’un triptyque, son itinéraire moral.
Le passage du barnum organique (bois, toiles, boue) aux intérieurs art déco (marbre, laiton, symétries froides) n’est pas qu’un décor : c’est un système de valeurs en images. Del Toro construit un cinéma de la matière, où la texture même des lieux signale la mutation d’un monde poreux et artisanal vers un univers glacé et codifié. La mise en scène rend tangible le prix de l’ascension.
Stanton finit par croire à son propre numéro, franchissant la ligne fatale de l’illusionniste qui cesse de savoir qu’il trompe. Cette mécanique psychologique est rendue visible par des miroirs, des regards et des enregistrements : dispositifs qui renvoient sans cesse le personnage à lui-même. Le film trouve ici son noyau tragique : ce n’est pas l’échec qui condamne Stanton, mais l’incapacité à maintenir la distance entre jeu et croyance.
La scène du riche industriel en deuil condense le film : demande d’un miracle tarifé, illusion transformée en liturgie. Lilith, psychiatre et femme fatale, inverse ensuite le rapport de pouvoir en piégeant Stanton par la preuve documentaire. Ces deux moments montrent comment le capitalisme organise deux versions du spectacle : l’une populaire et émotionnelle, l’autre clinique et froide, mais toutes deux vouées à exploiter la vulnérabilité humaine.
Où me situer ?
Je reste admiratif devant la précision avec laquelle Del Toro articule matière, espace et psychologie : rares sont les films noirs contemporains qui assument avec autant de cohérence une lecture morale des textures et des lieux. Mais cette ambition se paie d’une certaine lourdeur : à force d’énoncer sa thèse, le film perd parfois le trouble ou l’ambiguïté qui font le sel du noir classique. Le destin de Stanton, annoncé dès l’ouverture, manque un peu de respiration dramatique, comme si la mécanique tragique écrasait la possibilité de surprise. J’y vois un film riche, nourri d’idées fortes, mais qui gagne en construction ce qu’il perd parfois en vertige.
Quelle lecture en tirer ?
Nightmare Alley exige que l’on pense la croyance comme ressource économique et politique : la foi, la consolation, le rêve peuvent être produits, vendus et retournés contre ceux qui les fabriquent. Del Toro n’offre ni confession ni catharsis ; il propose un diagnostic : l’Amérique du spectacle a fait commerce du désir d’être vu et cru, et cette industrie finit par consumer ses opérateurs. Le film nous laisse une image obsédante :celle d’un homme qui rit, brisé, en découvrant qu’il est devenu la créature que, jadis, il méprisait.