L’année 1917
Sam Mendes et son grand-père Alfred
Ce qui m’a plu dans le film
L’année 1917
1917 se passe en 1917, qui fut une année tournant de la Guerre de 14-18. Elle fut marquée par la révolution bolchevique en Russie et le retrait subséquent de la Russie du conflit, par l'entrée en guerre décisive des États-Unis et par de nombreuses mutineries au sein des troupes françaises. Cela, on peut le comprendre devant les conditions de combat atroces de tous ces jeunes hommes arrachés à leur petit village pour les tranchées. Ils virent tomber d’innombrables victimes dont beaucoup furent abandonnées à la pourriture. Ils durent obéir à certains ordres considérés comme suicidaires. Ils souffrirent en 1917 sous le coup de nouveaux armements : les avions de combat, les premiers chars d’assaut, les armes semi-automatiques et automatiques, l’utilisation massive d’obus d’artillerie et le fameux gaz moutarde des Allemands, champions de chimie. Un grand-oncle que je n’ai pas connu a été gazé. Il a survécu à tous les sens du terme et ma mère témoignait de son épouvantable aspect, de ses problèmes respiratoires, de sa réclusion sociale et de son alcoolisme d’homme souffrant de faire peur aux enfants.
Sam Mendes et son grand-père Alfred
Sam Mendes ne parle pas de tout cela mais il semble avoir une connexion directe avec ce qu’il nous montre. Et en effet, le film se termine sur des remerciements envers Alfred Mendes pour avoir raconté ses histoires de guerre. Et Alfred Mendes est son grand-père. J’apprends sur le site de la BBC que cet homme fut enrôlé à l’âge de 17 ans, de 1916 à 1918. Sam Mendes nous les montre, ces adolescents, se trainant dans la boue, déjouant la peur, l’épuisement, la souffrance, l’ennui et la pénurie, blaguant souvent et faisant preuve d’héroïsme et mourant parfois en pensant à leur maman. « Les histoires (de mon grand-père) n’étaient pas des histoires d’héroïsme ou de bravoure, ou de comment il gagna ses deux médailles, raconte Mendes, mais des histoires de chance et de coïncidence et de combien il était chanceux d’être en vie. » L’une des histoires marqua Sam Mendes, celle où Alfred transporta seul un message à travers un no man’s land, au crépuscule. Cette évocation donna au réalisateur l’idée d’en faire une aventure de « proportion plus épique. »
1917, le film, c’est cela, l’aventure de deux,
puis d’un seul,
soldats britanniques, à travers les lignes ennemies supposément désertées, jusqu’à un poste anglais avancé, pour transmettre un message décisif, qui accessoirement doit sauver le frère de l’un des messagers. L'action se situe printemps, au mois d'avril. Les prairies, quand elles existent encore, sont vertes et les arbres en fleurs.
Mendes a déclaré en 2019 que son film montrait "the story of a messenger who has a message to carry ». Et c’est vrai et c’est épique.
Ce qui m’a plu dans le film
Les deux jeunes soldats sont magnifiquement incarnés par Dean-Charles Chapman (le caporal Blake) et surtout George MacKay, dont le personnage (le caporal Schofield) se dépasse physiquement et moralement pour accomplir sa mission surhumaine. Cet acteur, que j’avais vu dans Captain Fantastic, est un acteur fantastique qui a appris le métier sur le tas.
Plusieurs comédiens très connus font de courtes apparitions appréciées : Colin Firth, Andrew Scott, Mark Strong à la voix grave enchanteresse, Benedict Cumberbatch. Dans ce film essentiellement masculin, une femme et un bébé fille sont des civiles françaises se terrant dans les ruines en feu d’un village français, Ecoust (dans le Pas-de-Calais). Les femmes sont néanmoins très présentes dans l’esprit des soldats et dans leurs poches, sous la forme de photos. Ce sont leur mère, leur fiancée, celles vers qui ils souhaitent retourner.
1917 est « a movie with no cuts, rather than a one-shot movie » a dit Sam Mendes. « Compliqué à tourner, 1917 est pourtant ce qu'on appelle un "faux plan-séquence". Ce n'est en effet pas un unique plan-séquence qui compose le film, mais plusieurs scènes longues mises bout à bout, donnant l'impression de ne jamais être coupées grâce à des ficelles de montage et une virtuosité technique. »
En effet, le film est célèbre pour la façon dont il a été filmé, un morceau de bravoure à lui tout seul. La caméra suit les personnages lors de leur périple et on a l’impression de faire partie de l’expédition. De mini documentaires sont disponibles ici et là sur ce sujet, y compris sur Allociné.
Certaines scènes sont effrayantes : la découverte des tranchées allemandes, l’exploration d’une ferme abandonnée, la traversée d’Ecoust. On a pris dans une ambiance d'angoisse, de désolation, dea mort qui se cache derrière la moindre porte, le moindre obstacle sur la plaine.
D’autres scènes sont de petits moments de respiration et de poésie, comme celle où les deux soldats traversent un verger massacré de cerisiers en fleurs ; celle où Schofield chante une berceuse à un doux bébé dans une cave. La jolie et terrible scène où Schofield, presque mort, se laisse dériver dans la rivière Croisilles évoque Ophélie chantant et flottant parmi les fleurs, juste avant de se noyer, dans le tableau de 1851 de John Everett Millais. (La référence la plus contemporaine de ce tableau, nous la devons à Taylor Swift dans son merveilleux clip « Fate of Ophelia »). La référence a été explicitement placée par Roger Deakins, le directeur de la photographie. Il évoque l’abandon à la mort du personnage à ce moment-là de l’histoire. Roger Deakins fait d’autres références artistiques dans le film : l’expressionnisme allemand (la nuit à Ecoust) ; le clair-obscur du Caravage dans la scène de la cave à Ecoust ; Turner et le romantisme dans la scène de l’église en flammes ; la série de gravures « Les désastres de la guerre » de Goya dans la représentation du no man’s land. Même sans reconnaitre ces références, on ne peut que trouver le film beau.
La musique du compositeur américain Thomas Newman a été très appréciée semble-t-il. Elle est belle mais trop démonstrative à mon goût. C’est-à-dire qu’elle précède et accompagne trop les émotions que les spectateurs sont censées éprouver. Elle est trop manipulatrice, même si ce terme est un peu fort.
En revanche, j’ai été très touchée par la chanson « I Am a Poor Wayfaring Stranger », gravement interprétée par Jos Slovick, dans une scène quasi onirique où le héros trouve enfin le bataillon qu’il recherche. Cette chanson de folk / gospel est née au 19e siècle aux Etats-Unis. Elle raconte le voyage d’une âme désolée vers sa maison, qui semble être au delà de la mort :
« I am a poor wayfaring stranger
I'm travellin' through this world of woe
Yet there's no sickness, toil, nor danger
In that bright land to which I go »
Elle illustre parfaitement l’histoire.
Un autre moment musical est très touchant. C’est la berceuse chantée par Schofield, multi blessé et épuisé, au bébé dans la cave, alors que le bébé lui tient la main. Bon, on peut aussi y voir une métaphore optimiste des motivations du soldat : Je me bats pour toi, bébé fille, car tu es l’avenir !