⚠️ Spoiler alerte film ET série Peaky Blinders.
Spoilers tout du long, non masqués. Ne pas lire si tu ne veux pas de spoils.
⚠️ Construit et écrit à l’aide d’un “dialogue” entre moi et l’IA
Une proposition séduisante… mais une fin qui ne parvient pas à contenir toute la complexité de Thomas Shelby.
J’ai aimé The Immortal Man pour les questions qu’il laisse ouvertes, comme la série savait si bien le faire. Mais ici, ces questions semblent moins libres, plus orientées. L’ambiance est somptueuse, la photographie remarquable, et le lien avec le mystique, les traditions romani et l’imaginaire symbolique reste, pour moi, l’un des grands plaisirs de Peaky Blinders. Certaines scènes prometteuses du début du film m’ont profondément touchée.
Pourtant, en sortant du film, un sentiment plus dense que la simple frustration s’est imposé : une impression d’incomplétude, presque une dissonance intérieure. Comme si le film proposait une lecture cohérente de Thomas Shelby, mais trop resserrée face à la richesse des tensions que la série avait patiemment construites.
Ce qui me trouble, ce n’est pas seulement ce que le film raconte, mais ce qu’il cesse d’interroger. La série reposait sur des tensions constantes : survivre ou vivre, fuir ou ressentir, culpabilité ou déni, lucidité ou illusion, contrôle ou perte de contrôle. Le film, lui, semble parfois refermer ces contradictions en leur donnant une direction plus lisible, presque stabilisée. Or, c’est précisément dans cette instabilité que résidait, pour moi, toute la richesse du personnage.
Ce n’est pas tant la conclusion en elle-même qui me dérange. La mort de Tommy ne me pose pas problème. Une tragédie convenait parfaitement. Mais la mort de Thomas Shelby n’avait pas nécessairement besoin d’être physique, ni aussi frontale. Ce qui me questionne davantage, c’est la manière dont ce choix s’inscrit dans son parcours. J’ai parfois eu le sentiment que le film réduisait un personnage qui, jusque-là, résistait à toute forme de résolution définitive.
Depuis le début de Peaky Blinders, Tommy est traversé par un paradoxe profond : il transforme sa souffrance en mouvement, en objectifs, en action. Mais ce mouvement n’est jamais une guérison. Les pertes s’accumulent — sa mère par suicide, son père déserteur de son devoir de mari et de père, Greta, premier amour et fiancée veillée jusqu’à la mort, ses compagnons à la guerre, puis Freddy, Grace, John, Polly, Ruby, Lizzie, Charlie… puis finalement Ada. Chaque événement le pousse à agir davantage, mais jamais à comprendre pleinement ce qui le meut. L’action devient à la fois son moteur et sa prison.
Et il faut aller encore plus loin : la guerre n’a pas créé Thomas Shelby, elle a amplifié quelque chose déjà présent. Avant elle, il y avait déjà l’abandon, la pauvreté, la honte sociale, la nécessité de survivre trop tôt. Avant d’être un soldat, Tommy est un enfant confronté au manque et à l’impuissance. La guerre a cristallisé ce vide, mais elle ne l’a pas créé.
Dans cette perspective, sa quête de contrôle devient plus lisible. Le pouvoir n’est pas seulement ambition ou domination. Il peut être compris comme une tentative de stabiliser un monde qui lui a toujours échappé. Pouvoir, sécurité, reconnaissance : tout cela peut être lu comme des formes de recherche de sens. Tommy ne cherche peut-être pas seulement à réussir, mais à ne plus jamais être à la merci du chaos du monde et des puissants.
Le rapport au père renforce cette lecture. Arthur Sr est une figure d’abandon, d’égoïsme, de lâcheté, de mensonge, mais aussi d’escroquerie et d’absence de code moral. Face à cela, Tommy construit son identité de jeune homme, sa propre moralité, et prend le leadership de la famille ainsi que la création du gang en main, alors même qu’il n’est pas l’aîné. Il devient une figure paternelle avant même de devenir lui-même père. Peut-être parce qu’il est le plus lucide. Peut-être parce qu’il a compris plus tôt que personne ne viendrait le sauver.
Son identité semble ainsi construite en réaction à la perte et à l’instabilité. Le pouvoir, le contrôle, le leadership, la richesse, la reconnaissance deviennent des stratégies pour éviter de faire face et rassurer l’enfant blessé qu’il porte en lui. Il cherche une forme de sécurité intérieure.
Le rapport à l’amour s’inscrit dans cette logique. Greta, puis Grace, incarnent des possibles : une autre vie, plus douce. Leur disparition réintroduit l’impuissance et la violence absolue. On comprend alors pourquoi l’engagement dans la guerre au sens large (guerre mondiale mais aussi toutes les guerres suivantes, y compris symboliques et psychiques) peut être lu comme une tentative de reprendre du contrôle après une blessure originelle irréparable.
Ainsi, le cœur du personnage devient cette tension entre sens et contrôle. Tommy construit, organise, prévoit, menace — autant de façons de ne pas sombrer dans le vide. Il ne cherche pas seulement une raison d’être : il cherche à rendre le monde habitable.
C’est pourquoi le début du film m’a semblé si juste. Ce Tommy isolé, hanté, retiré du monde, écrivant ses mémoires… m’a profondément convaincue. J’y voyais un homme qui avait perdu toute direction, mais qui s’accrochait encore à une dernière tâche. Non pour guérir, ou peut-être… mais pour continuer à remplir et contrôler jusqu’au récit de sa vie, pas seulement pour la transmission à ses fils, mais avant tout pour lui-même.
Et c’est précisément là que le film aurait pu aller plus loin.
Que représentent réellement ces mémoires ? Une confession ? Une tentative de contrôle ? Une justification ? Tommy a toujours construit des récits, pour les autres comme pour lui-même. La série montre un homme qui manipule et anticipe, qui transforme ses traumatismes en principes, ses pertes en action. Le film ouvre cette piste sans l’explorer pleinement.
Or, cette question est centrale : et si ces mémoires étaient à la fois une confession et une stratégie ? Une manière de contrôler ce qui restera de lui ? Le film suggère cette ambivalence, mais la referme trop vite.
C’est là que naît mon insatisfaction : la deuxième partie du film privilégie une lecture dominante et incomplète au vu de la première partie déjà incomplète. Une deuxième partie avec un homme qui sauve, transmet et se sacrifie. Une lecture forte, mais qui écrase les autres possibilités : celle d’un homme incapable de changer, ou qui croit changer sans y parvenir, ou encore d’un homme enfermé dans ses propres récits. Un homme qui transmet un poids.
La série, elle, maintenait ces contradictions ouvertes. Même face à la mort, Tommy continuait de chercher, de comprendre. Son mouvement ne s’arrêtait jamais. C’est pourquoi il est difficile de croire qu’il puisse, quelques années plus tard, accepter aussi facilement l’arrêt définitif alors qu’il était encore en action et peut-être en fuite juste avant. À moins que ce soit l’illustration d’une certaine rédemption, paix et acceptation ?
La relation avec Duke illustre aussi cette tension. Le film accélère leur lien jusqu’à en faire une relation de transmission. Mais cette évolution semble davantage affirmée que construite. Tommy veut-il réellement transmettre ? Ou cherche-t-il à protéger Duke de ce qu’il est lui-même devenu ?
C’est là que le film aurait pu rester dans l’ambivalence. Sauve-t-il son fils ou le condamne-t-il au même cycle ? Transmet-il un héritage ou tente-t-il de l’empêcher ?
La série racontait avant tout un survivant. L’“immortalité” de Tommy n’était pas physique, mais psychique : il survivait à tout en transformant chaque perte en nouvelle quête. Il vivait parce qu’il continuait à produire du sens.
Le film choisit une autre voie : celle de la tragédie mythologique. Elle est cohérente, mais elle appartient à une autre logique.
Dans mon imaginaire, la véritable tragédie n’aurait pas été sa mort.
Elle aurait été de lui retirer ce qui le maintenait en vie : une mission, un objectif, une raison d’agir. Le condamner à vivre sans mouvement, sans récit, sans échappatoire. Le laisser face à lui-même.
Paradoxalement, cela aurait été plus terrible que la mort.
Au fond, Thomas Shelby n’a jamais été un personnage qui se résout. Il est une tension permanente. La série nous invitait à hésiter : est-il lucide ou prisonnier de ses récits ? Cherche-t-il le pouvoir, la rédemption, ou simplement une raison de continuer ?
Et peut-être faut-il poser une dernière question : Thomas Shelby est-il un personnage… ou une idée ? Une métaphore du survivant, du traumatisme, du pouvoir sous autant de formes que prenaient métaphoriquement ses ennemis ?
Peut-on vraiment conclure une métaphore ?
Le film apporte une réponse. Une réponse forte, élégante.
Mais en apportant une réponse, il referme aussi une partie du mystère.
Et c’est sans doute cela qui nourrit mon insatisfaction : non pas que le film échoue, mais qu’il choisisse de conclure là où, pour moi, Thomas Shelby devait continuer à nous échapper.
Sa mort physique ne signifie peut-être pas sa disparition. Ses mémoires, son héritage, les traces qu’il laisse — tout cela continue de vivre.
Thomas Shelby n’est peut-être jamais pleinement mort tant que subsistent le récit, la mémoire et la contradiction.
Et c’est peut-être là l’essentiel : le film ne trahit pas Thomas Shelby. Il le traduit dans un autre langage. La série parlait celui de l’ambiguïté et de la tension. Le film parle celui du mythe et de la clôture.
Cette traduction fait forcément perdre quelque chose.
Et c’est peut-être cette perte qui me laisse nostalgique.
La tragédie de Thomas Shelby n’a peut-être jamais été de mourir.
Elle a toujours été son incapacité à cesser d’être Thomas Shelby.