« Le patriotisme est le dernier refuge des crapules »
Phrase choc prononcée par le Colonel Dax, interprété brillamment par Kirk Douglas, citant Samuel Johnson.
Nombreuse seront les personnes choquées à sa 1ere lecture, tant le mot « patriotisme » raisonne dans le cœur des hommes.
Mais sa véritable lecture, n’est pas celle d’une critique du sentiment patriotique. Elle est d’ailleurs prononcée par le colonel Dax, un héros de guerre, patriote, défendeur de la nation.
Non, elle vise les profiteurs, tout compte fait peu regardants, qui se drapent du patriotisme pour s’assurer une ascension sociale. Ceux qui ont recours au mot « patriote » à tout bout de champ comme un sesame magique qui occulterait leurs véritables motivations : eux-mêmes.
Ça vous rappelle quelques-uns, à travers la planète et dans notre beau pays ?…
En effet, « Les sentiers de la gloire » sont plus que jamais d’actualité dans cette période confuse, qui n’est pas sans rappeler les années 1930.
Le film dérange et si en 1957, il rencontre un succès important aux Etats-Unis et en Belgique, le Quai d’Orsay (en pleine guerre d'Algérie) demandera à Washington de persuader les Artistes Associés, distributeurs du film, de renoncer à une exploitation.
Le film, autocensuré, ne sortira donc en France, qu’en 1975, presque 20 ans après sa réalisation
Souvent décrit, voire décrier comme un film pacifiste, « Les sentiers de la gloire » présente une portée bien plus profonde que cela.
C’est, au bout du compte, une fable sociale sur la déshumanisation de l’homme par l’homme, mise en exergue par le cadre tragique de la guerre de 14-18 et le fonctionnement verticalisée inhérente à l’armée.
Ce qui est vrai dans ce propos, l’est tout autant dans d’autres sphères sociétales, à d’autres époques, dans d’autres situations. Et c’est bien ce qui donne à ce film un caractère universel et intemporel.
Tout oppose dans ce film, la classe dirigeante, celle des hauts gradés, à la classe laborieuse, celle des soldats.
Les 1ers s’épanouissent dans un confort mondain fait de dorures et de bonnes chaires. La guerre ne semble, pour eux, qu’un jeu de cartes topographiques et de figures symboliques représentant les régiments que l’on pousse sur la « côte 110 ». D’ailleurs, dès le début du film, la décision de prendre cette fameuse colline, éminemment stratégique, dans moins de 48h, semble avoir été prise sans la moindre concertation, comme sur un coup de tête, entre deux tasses de thé. Aucun moyen supplémentaire n’y est alloué.
La mission semble vouée à l’échec ? Qu’importe ! Car chez ce petit monde, la force de la volonté plie toute réalité. Qu’importe si cette volonté est celle du soldat, celle de sa souffrance, de son sang. Après tout, n’est-ce pas pour lui, la chance de trouver, enfin, un sens à sa vie, d’écrire l’histoire ?
Qu’importe, si au final, la gloire et l’honneur, eux, ne se partageront pas.
L’échec appartient à la classe laborieuse, le succès à la classe privilégiée. Telle est, au bout du compte la morale du film de Kubrick.
L’enjeu, pour ces généraux, n’en est pas moins leur propre ascension sociale que la nation. Ce qui nous ramène « aux crapules » qui se drapent de patriotisme.
Le film est tourné sur une pellicule noir & blanc de belle qualité, ce qui renforce le traitement naturaliste de la guerre de 14-18, à l’exemple de la plus belle scène du film , celle du long travelling arrière sur le colonel Dax dans la tranchée. Une scène devenue mythique !
Kubrick a choisi très intelligemment un ton et un rythme littéralement martial pour son film.
Malgré l’affrontement, jamais nous ne verrons de soldats allemands. L’ennemi est là, toujours, caché, présent par ses tirs d’artillerie, par ses tirs sporadiques. La mort, comme tombée du ciel, fauche le soldat français dans son assaut. La guerre est opiniâtre, elle tue à distance. L’ennemi importe peu. Cette vision réaliste de la guerre, très loin du war-comics, n’heroise pas le combattant. Le courage, ici, est de ne pas fuir, cette mort arbitraire. Ici, tous les soldats sont héroïques, sans distinction.
C’est pourquoi, le jugement du tribunal militaire sera si injuste et immoral, si inhumain, si révoltant.
Si révoltant que Stanley Kubrick, qui souhaitait un film plus consensuel et commercial, voulait sauver les condamnés. Kirk Douglas l’en dissuada, estimant, avec raison, que cela atténuerait la portée du film.
« Les sentiers de la gloire » est donc un film à multiple facettes, indispensable. une des très belles réalisations de Kubrick.