Hommage à Michael Douglas alias Keaton :
Tim Burton livre une œuvre dense, un carton dans les box office de l'époque, mais c’est la prestation de Michael Keaton, inattendue car boycotté par d'innombrables personnalités dans une pétition signée par Bob Kane - le père de batman - qui élève le film au rang de tragédie gothique à la manière d’un drame antique.
Michael Keaton campe un Bruce Wayne vidé de son humanité, replié sur lui-même, totalement dissocié de sa propre vie. Loin des standards virils et solaires des super-héros de l’époque, son physique presque banal - que les Français moqueraient volontiers en le comparant à Julien Lepers pour sa ressemblance - devient une arme redoutable une fois le masque enfilé.
Car ce masque, justement, ne révèle pas l’homme : il révèle le vide.
À l’instar des héros tragiques grecs, Bruce Wayne/Batman est condamné à vivre un destin qu’il n’a pas choisi mais qu’il embrasse avec une froide détermination. La mort de ses parents n’est pas un simple traumatisme : c’est un acte fondateur qui dédouble son identité. Le corps social reste Bruce Wayne, figure absente, presque maladroite - tentant de d'humaniser le personnage qu'il incarne notamment quand il rencontre Vicky Vale (Kim Basinger) lors de leur première rencontre - mais l’âme, elle,a choisi l’ombre, la vengeance, l’anonymat.
Dans un film où les autres personnages (à commencer par le Joker) occupent l’espace par leur verbe, Keaton impose sa présence par le silence. Il parle peu, regarde beaucoup. Sa gestuelle est lente, contenue, chorégraphié comme une cérémonie funèbre. On le devine plutôt qu’on ne le voit. Et lorsqu’il apparaît à l’écran, tout est pensé pour en faire un événement qui ne nous laissera pas de marbre : cape flottante, éclairage mettant en avant son regard perçant, musique puissante...
Le moment où il emmène Vicky Vale dans la Batcave est à ce titre exemplaire : pas un mot, un regard de glace, un contrôle absolu. Il est là, mais il n’est plus là. Le costume ne le transforme pas : il révèle ce qu’il est vraiment ; un homme vide, devenu une idée.
La force du film réside aussi dans la construction d’un duo mythologique entre Batman et le Joker. Jack Napier (Jack Nicholson), l’assassin des parents de Bruce Wayne, devient le Joker par la main même de Batman. Ainsi, l’un engendre l’autre, comme dans une tragédie grecque où le destin se retourne sur le héros "Je t'ai fait, mais tu m'as fait le premier". Et chacun cherche à en finir avec son créateur.
Cette boucle mortelle scelle leur lien : deux visages d’une même folie, l’un hurlant, l’autre muet. Le Joker incarne le chaos, l'excentricité, les couleurs, le clown, l’extériorité du trauma ; Batman incarne le refoulement, le silence, l'obscurité, le chevalier noir, ce qui se cache bien plus loin que derrière le masque.
La mise en scène de Burton, appuyée par la partition sublime de Danny Elfman, construit un Gotham expressionniste, où chaque plan de Batman est presque religieux.
Ses apparitions (quatre grandes scènes masquées) sont autant de tableaux visuels et sonores. Il descend, comme un ange noir, dans le monde des hommes.
Il ne parle pas : il juge, il punit, puis disparaît.
Michael Keaton ne crie jamais son légendaire "je suis Batman" pour qu’on le croit.
Il l’incarne sans jamais chercher à convaincre. Et c’est en cela que sa prestation touche au sublime. Il fait de Batman un mythe silencieux, un fantôme urbain, une tragédie vivante. Sublime, car il se passe des mots pour nous montrer ses maux. Ce n’est pas un homme qui porte un masque : c’est un masque qui a dévoré l’homme. Le vrai visage du Bruce Wayne incarné par Michael Keaton, c'est le visage du batman (visage que l'on peut apercevoir lors de sa toute première scène dans la Batcave où il regarde l'enregistrement du commissaire Gordon).
Conclusion :
Un film qui ne cherche pas à expliquer Batman, mais à le montrer comme une légende sombre née d’une plaie ouverte.
Keaton, par son retrait, son étrangeté, son intensité gelée, livre l’une des interprétations les plus justes et durables du personnage.
Pas le plus spectaculaire, ni le plus musclé, mais sans doute le plus hanté.