Old Boy te prend par la gorge et ne lâche rien. On croit entrer dans un thriller de vengeance classique, mais on se retrouve aspiré dans quelque chose de bien plus retors, une mécanique de piège qui se referme lentement sur nous autant que sur le personnage. Park Chan-wook fait un choix audacieux en révélant tôt l'identité du tortionnaire : ce n'est plus le "qui" qui compte mais le "pourquoi". Oh Dae-soo n'a rien d'un héros noble (alcoolique, violent) et on a du mal à savoir si on s'y attache ou pas. Le twist final reconfigure rétroactivement tout ce qu'on a vu, transformant chaque scène tendre en source de dégoût, avec un machiavélisme narratif. Rarement un film aura osé briser un tabou aussi frontalement, c'est un massacre du spectateur en bonne et due forme, un bouquet mortuaire d'une violence à la fois physique et morale comme le cinéma en offre rarement. La mise en scène atteint une virtuosité folle, entre ces teintes sombres qui flirtent avec l'horreur et ce plan-séquence au marteau devenu mythique, cru, épuisant, qui concentre en une scène tout ce que le film fait de mieux. La bande originale de Jo Yeong-wook installe un paradoxe saisissant, douce et mélancolique là où les images sont d'une brutalité animale, comme une longue valse mortelle dont on contemple la beauté en sachant qu'elle va tout détruire. Choi Min-sik porte le film avec une performance monstrueuse d'amplitude : burlesque au commissariat, perdu dans sa cellule, subjuguant de colère dans les combats, terrifiant quand la vérité éclate. Le film nous refuse le confort d'une émotion simple, il les superpose, les contredit jusqu'à ce qu'on ne sache plus nous-mêmes quoi ressentir. C'était mon premier film de Park Chan-wook, et à travers ce concentré de personnalité, il s'impose comme un auteur au sens fort : une vision, un style, une maîtrise hallucinante et un refus total de la concession. Old Boy dépasse le cadre du thriller pour toucher à quelque chose d'universel et de profondément dérangeant : jusqu'où un être humain peut-il être poussé, et que reste-t-il de lui ensuite ? Un film qui marque au fer rouge.