"I don't think I understand any grown-ups at all."
Avec une première saison exceptionnelle, une seconde qui s'essouffle pour ne se réveiller qu'à la fin et une troisième et dernière qui oscille entre les deux jusqu'à la quasi perfection du sixième et antépénultième épisode.
Au niveau de la réalisation, multiple, il faudra relever des images souvent somptueuses et quelques scènes d'une puissance évocatrice saisissante, dignes des plus grands chefs d'oeuvre du genre. La musique, hélas, ne s'aventure guère au-delà de deux ou trois thèmes récurrents et vite lassants, voire injonctifs et parasites.
James McAvoy (Asriel Belacqua), comme souvent, est capable de fulgurances mais reste hélas dans un style ampoulé, surjoué ; sortie des excès de son personnage, Ruth Wilson (Marisa Coulter) offre, elle, une palette beaucoup plus nuancée, voire sensible, voire attachante ; Amir Wilson (Will Parry), sans lien de parenté avec la précédente, se montre convaincant dans les scènes de tension ou dramatiques mais peine à alléger son rôle, comme si le destin de son personnage était trop lourd à porter ; Ruta Gedmintas (Serafina Pekkala) survole littéralement les trois saisons à la manière d'une Galadriel ; Simone Kirby (Mary Malone) perd en spontanéité autistique ce qu'elle gagne en humanité au fil des épisodes ; Andrew Scott (John Parry) offre une partition au-dessus du lot, comme toujours mais je ne suis pas objectif, ce type est l'un des meilleurs acteurs de sa génération ; Jade Anouka (Ruta Skadi) est d'une beauté et d'une dignité exceptionnelles, autant dans la douleur que dans la colère ; James Cosmo et Anne-Marie Duff (Farder Coram et Ma Costa, 1ère saison uniquement) transcendent l'humanité de leurs caractères ; Nina Sosanya (Elaine Parry) compose à la perfection une mère en déroute psychologique ; Dafne Keen, par dessus tout, est l'héroïne parfaite, épousant et transmettant chaque émotion, transcendant chaque épreuve, incarnant toutes les valeurs véhiculées par la densité de l'oeuvre.
La densité de l'oeuvre précisément, qui nécessitait bien trois saisons et aurait encore pu être, après la première, exploitée un peu plus, se perd parfois dans des considérations dignes des Marvel, une mythologie au rabais et sans réels héros ou héroïnes au super-pouvoirs pour affronter un démiurge maléfique. Hormis ces considérations indignes de la puissance initiatique de la première saison, il faudra souligner les quêtes accomplies par les deux principaux protagonistes, adolescent·es face à l'intransigeance des adultes, se cherchant avec, contre et à travers leurs parents et affirmant leur propre personnalité, leur liberté en somme, comme les adultes le font à l'égard de la divinité et de sa structure autoritaire. Car c'est bien là le centre de l'histoire, et qui méritait un développement plus métaphysique, l'Autorité, celle d'un faux démiurge, celle des anges, celle de l'institution religieuse, celle des sorcières, celle des rois et présidents, celle des humains, celle des adolescent·es enfin, on y revient toujours. Enfin, quelques clins d'oeil sont parsemés ici ou là de manière feutrée et sans insistance, comme la dualité genrée entre humain·es et dæmons, l'histoire d'amour en forme d'épiphanie de Mary, ancienne nonne et physicienne ou l'esprit revanchard de Marisa face à l'écartement dont sont victimes les femmes. Nombreuses sont d'ailleurs les réalisatrices et scénaristes femmes à avoir conçu des épisodes.
Dans l'ensemble, on retrouve également de grands classiques des mythes littéraires et cinématographiques tels que les orphelins qui se découvrent un ou deux parents, une substance indéfinissable qui gère l'univers (comme l'épice dans Dune ou la Force dans Star Wars), un pouvoir suprême usurpé et tyrannique, des adolescent·es qui sauvent le monde (Luke et Leia, Harry Potter et ses comparses), la désobéissance forcenée de l'héroïne face au diktat des adultes (Antigone), la lame à conquérir pour devenir l'élu (Arthur)
la méchante qui se sacrifie par amour (Valmont, Dracula, Darth Vador)
voire l'oncle tutélaire (Créon, Owen, Vernon Dursley, l'ermite qui révèle son identité à Perceval, Picsou).
Inégale, la série ne peut prétendre au rang de chef d'oeuvre mais n'en est pas très éloignée.