On ne dira jamais assez à quel point Sidney Lumet fut un immense cinéaste. Venu du théâtre, il fera ses gammes à la télévision, avant de se lancer dans une carrière au cinéma, à l'instar de son confrère John Frankenheimer.
D'une longévité exceptionnelle, parce que travaillant des années cinquante au début des années 2000, traversant plusieurs périodes importantes du cinéma américain, Sidney Lumet a su se bâtir une oeuvre d'une grande cohérence, puissante.
Cinéaste du doute, mettant souvent en scène son obsession du poids de la culpabilité, de la corruption par le Mal, il a profondément marqué de son empreinte l'Histoire du cinéma américain, avec des oeuvres largement citées et unanimement reconnues comme des chefs-d'oeuvre : 12 hommes en colère, bien sûr, son film séminal. Mais aussi L'homme à la peau de serpent, Serpico, Un après-midi de chien, Equus, Network, Le Verdict, Le Prince de New York, A Bout de course...
Des chefs-d'oeuvres oubliés ou injustement méconnus aussi : The Pawnbroker, par exemple, dans lequel Rod Steiger trouve un des plus grands rôles de sa carrière. Ou, et c'est le film qui nous intéresse ici, l'extraordinaire The Offence, sorti en 1973.
"Lorsque Lumet s'apprête à tourner The Offence, on est à l'orée de son âge d'or, même s'il a déjà tourné quelques grands films auparavant" expliquait le critique et cinéaste Jean-Baptiste Thoret, qui évoquait la place de ce film singulier dans le cinéma policier des années 70 dans une passionnante interview accompagnant l'édition DVD du film, sortie il y a déjà 13 ans.
"Le chaînon manquant entre Dirty Harry et Taxi Driver"
A l'origine de ce véritable diamant noir de la filmographie de Lumet et de son acteur principal, il y a Sean Connery. Lassé de jouer le rôle de James Bond qui avait fait sa gloire, il était si réticent à la perspective de réendosser le costume de 007 pour Les Diamants sont éternels qu'il exigea deux choses auprès de la United Artists. La première fut un cachet astronomique de 1,25 millions de dollars. La seconde fut l'accord du même studio pour qu'il le laisse faire deux films indépendants, à sa guise.
Ce sera The Offence, pour commencer, adapté d'une pièce de théâtre intitulée This Story of Yours écrite par John Hopkins que Connery voulait déjà jouer sur scène, en 1968. Ayant carte blanche, il monta sa société de production pour l'occasion, baptisée Tantallon Films, et proposa la réalisation du film à Lumet, qu'il connaissait bien pour avoir déjà tourné avec lui La Colline des hommes perdus en 1965, et Le gang Anderson, en 1971.
Swashbuckler Films
The Offence s'inscrit aussi dans un contexte particulier. Au début des années 70, il y a en Grande-Bretagne une vague de films plus brutaux, où l'on parle de la pègre, de la police. Un mouvement qui sera finalement extrêmement éphémère, comme l'expliquait le critique François Guérif dans le même entretien précédemment cité. Il compte en fait trois films : La loi du milieu, le classique absolu avec Michael Caine, en 1970. Villain avec Richard Burton, dans lequel il incarne un truand londonien. Et The Offence, qui sera tourné en Grande-Bretagne entre mars et avril 1972, en 28 jours à peine.
Jean-Baptiste Thoret pousse plus loin la réflexion. Même si The Offence est un film anglais, adapté d'une pièce anglaise de théâtre et tourné avec des acteurs britanniques, il estime que ce film est "le chaînon manquant entre Dirty Harry et Taxi Driver, ayant toute sa place dans cette histoire du cinéma américain du début des années 70".
Une période où naissent des oeuvres mettant en scène des personnages très ambiguës, à la morale trouble ou basculant franchement de l'autre côté de la barrière, transgressant les codes; où les lignes entre le Bien et le Mal deviennent floues et poreuses. Des univers sombres et désespérés, où, à l'image du film Les Flics ne dorment pas la nuit, les représentants de la loi eux-mêmes ont perdu tout repère et sont complètement déboussolés.
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Un flic au bout du rouleau, le rôle le plus risqué de la carrière de Sean Connery
Dans The Offence, Connery incarne le sergent-détective Johnson, un policier britannique épuisé et émotionnellement instable qui traque un meurtrier d'enfants dans une banlieue contemporaine. Vingt ans passés à enquêter sur des affaires de meurtres, de viols et d'agressions sexuelles ont laissé de profondes traces chez Johnson, qui semble irrémédiablement brisé par tout ce qu'il a vu et enduré. Il a même atteint le point de rupture lorsqu'on le découvre, au début du film, les poings ensanglantés, debout devant le corps de son suspect, qu'il a battu à mort pendant un interrogatoire...
A des années lumières de l'élégance d'un James Bond, Sean Connery délivre ici une extraordinaire performance, la plus risquée de sa carrière aussi, dans la peau de ce flic irascible et même ambiguë, hanté et usé par les horreurs qui ont jalonnées sa carrière. Un mal qui a fini par totalement le corrompre et gangrener son esprit.
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"Ils ont distribué le film comme on jette un mégot par la fenêtre"
Avec ses lieux sordides voire ultra glauques, ses cadrages oppressants et son sujet d'une noirceur abyssale, c'est peu dire que The Offence est un film éprouvant. Si la critique de l'époque a salué la performance de Connery, le film de Lumet a hélas été un désastre commercial absolu.
Déjà en sortie limitée aux Etats-Unis en janvier 1973, il n'est resté qu'une semaine à l'affiche avant d'être retiré des salles... L'acteur - producteur en fut logiquement meurtri, lui qui s'était tant investi dans ce projet. Et qui lui fera lâcher ce commentaire peu amène concernant la United Artists : "ils ont distribué le film comme on jette un mégot par la fenêtre". L'échec de The Offence sera si cinglant que Connery ne pourra jamais tourner le second film prévu dans son accord avec le studio, qui était une adaptation de Macbeth de Shakespeare.
Le destin cabossé de The Offence ne s'est pas arrêté là. En France, le distributeur de l'époque estima que la noirceur du film était telle qu'elle nuirait à l'image de Sean Connery, et n'a donc jamais sorti l'oeuvre. Resté inédit dans nos contrées pendant 34 ans, le film n'est officiellement sorti qu'en 2007.
Envie de découvrir ce joyau de la filmographie de Sean Connery et Sidney Lumet ? Même s'il est ancien, le film est encore trouvable en DVD. On l'apprécie d'autant plus qu'il n'y a pas la moindre annonce à l'horizon d'une quelconque parution du film en Blu-ray, mille fois hélas...