Premier long métrage de fiction du réalisateur irakien (Hasan Hadi) et premier film irakien à avoir été sélectionné au Festival de Cannes, l'œuvre porte déjà dans sa genèse quelque chose d'exceptionnel : elle a été tournée en Irak, avec des acteurs non-professionnels, dans les Marais mésopotamiens, avec une infrastructure cinématographique quasi inexistante, et avec le soutien de producteurs hollywoodiens (Chris Columbus, Marielle Heller, Eric Roth) qui ont eu l'intelligence de ne pas transformer cette aide en tutelle esthétique.
L'histoire, racontée simplement, tient en quelques lignes. Nous sommes en Irak, au début des années 1990. Les sanctions économiques imposées après l'invasion du Koweït par Saddam Hussein étranglent le pays. Lamia, neuf ans, vit avec sa grand-mère Bibi et son coq Hindi dans les Marais mésopotamiens. Là, son professeur lui impose, par le biais d'un tirage au sort, une mission : préparer un gâteau pour l'anniversaire du Président. La tâche paraît anodine - jusqu'au moment où trouver de la farine, des œufs et du sucre devient une odyssée à travers un pays en train d'être méthodiquement détruit. C'est là que réside la poésie brutale du film : comment filmer une violence qui ne se voit pas (économique, structurelle, bureaucratique) à travers le regard d'une enfant qui ne la comprend pas mais la traverse de tout son corps ?
Hadi répond d'abord par une image. La séquence d'ouverture ne dure que quelques secondes mais contient, compressée, toute la logique du film : deux enfants pagaient dans une pirogue, le ciel a cette teinte d'aquarelle indécise entre le jour et la nuit, la lumière est pictural, et puis la caméra recadre imperceptiblement (dans le fond du plan) un bâtiment brûlant. Ce recadrage est une déclaration sur la condition de l'enfance en temps de crise. La beauté n'est pas abolie par la catastrophe. Elle coexiste avec elle, parfois dans le même plan. L'enfant qui rame ne regarde pas le feu, il n'est pas encore dans cette disposition d'esprit qui fait de l'incendie un événement à interpréter. Il vit dans le présent du mouvement, du ciel et de l'eau. Cette incapacité à lire les signes de l'Histoire est la condition même depuis laquelle Hadi nous demande de voir.
Cette condition, il la prolonge tout au long du film par un travail sur la profondeur de champ et l'architecture du cadre. Hadi utilise des formats très larges, à bords légèrement arrondis, qui ancrent les personnages dans une géographie plus grande qu'eux. Lamia est souvent petite dans le plan - non pas pour la victimiser, mais pour mesurer l'écart entre sa volonté et les forces qui l'entourent. Ce choix produit une tension spatiale constante : l'enfant avance, le monde ne se réduit pas à son désir. Les plans larges sur les Marais et la ville ne servent pas à illustrer une beauté exotique pour regard occidental ; ils servent à inscrire le récit dans une temporalité qui déborde largement celle de la dictature. Le Tigre et l'Euphrate coulent depuis des millénaires. Les régimes passent. Hadi filme la géographie comme une contre-proposition à l'arrogance du pouvoir.
Cette contre-proposition prend d'autant plus de poids qu'elle est systématiquement mise en tension avec l'omniprésence du visage de Saddam Hussein. On le voit partout, dans les couloirs de l'école, sur les murs des bâtiments officiels, en portrait, en mural, en affiche. C'est la grammaire même du pouvoir autoritaire, qui s'incarne par la saturation de l'espace visuel. L'État n'a pas besoin d'être présent physiquement si son visage est partout. Hadi filme ces portraits sans ironie parce qu'il sait que l'ironie serait une distance - et que la distance serait une forme de confort que ce film refuse.
D'ailleurs, Baneen Ahmad Nayyef, qui joue Lamia, contient la peur en elle, viscéralement. Cette qualité documentaire crée un effet paradoxal : plus le jeu est brut, plus la fiction devient crédible, et plus la réalité qu'elle représente devient irréductible. On cesse de regarder un personnage de cinéma ; on assiste à l'existence d'une enfant. La même logique opère dans la scène de la grand-mère au commissariat — une femme âgée qui refuse simplement de partir tant qu'on ne lui rend pas sa petite-fille. Aucune réplique brillante, aucune montée dramatique conventionnelle. Juste une résistance corporelle têtue face à la bureaucratie d'un État autoritaire. On y reconnaît quelque chose de vrai sur la façon dont les personnes ordinaires résistent aux pouvoirs extraordinaires.
La lumière naturelle participe de la même logique d'authenticité. Hadi travaille à la lumière disponible, solaire ou domestique, ce qui produit des variations, des irrégularités, des moments où l'image hésite entre l'exposition parfaite et l'ombre légèrement trop dense. Ces imperfections attestent que le film a été fait là, avec ça, dans ces conditions. La lumière raconte l'économie de production, qui raconte le contexte géopolitique, qui raconte les sanctions. Tout est lié dans une cohérence formelle qui n'est jamais ostensiblement revendiquée.
Ce que Hadi construit avec tous ces outils, c'est une cartographie des violences vue depuis le bas. Le gâteau - sa mission initiale, presque comique dans sa banalité - fonctionne comme ce qu'Hitchcock appelait un MacGuffin. Chaque ingrédient absent est une strate du désastre : les sanctions ont vidé les marchés, la dictature exige quand même la célébration, et Lamia est prise en étau entre deux machineries de destruction qui se sont coordonnées, consciemment ou non, pour écraser les corps les plus vulnérables. L'humiliation est précisément là : un pays parmi les plus riches en ressources pétrolières du monde, et ses enfants ne peuvent pas trouver du sucre. Hadi ne formule cette équation dans le mouvement d'une enfant qui marche de marché en marché, de porte en porte, cherchant ce qui devrait être ordinaire.
Ce refus de la formulation explicite est peut-être la décision artistique la plus courageuse du film mais aussi la plus difficile à tenir. Le cinéma politique a souvent tendance à se méfier de lui-même, à doubler ses images d'un commentaire qui en assure la bonne réception. Hadi, lui, maintient dans le même cadre deux vérités simultanées - la monstruosité de la dictature de Saddam Hussein et la violence calculée des sanctions américaines - sans hiérarchiser, sans proposer de moindre mal, sans offrir de sortie de secours morale. Lorsque Madeleine Albright a déclaré que 500 000 enfants morts étaient un prix qui valait la peine, elle utilise un langage qui abstrait, qui quantifie, qui distance. Hadi répond à cette abstraction non pas avec une contre-rhétorique mais avec un visage. Celui de Lamia. Ce visage dit : voici ce que "cela en vaut la peine" signifie en chair et en os.
L'absence de résolution narrative à laquelle aboutit le film prolonge cette honnêteté jusqu'à son terme logique. La clôture dramatique dit que les choses finissent, que les arcs se referment, que le sens se stabilise. Hadi refuse ce confort parce qu'il serait mensonger. Pour des millions d'Irakiens, les sanctions ont duré treize ans, avant d'être suivies d'une guerre, d'une occupation, d'un démantèlement d'État, d'une instabilité chronique. Il n'y a pas eu de clôture. Hadi extrait donc une journée de ce continuum et la présente comme un fragment (sans avant ni après clairement définis) parce que c'est ainsi que la violence systémique fonctionne : comme une condition d'existence à laquelle on s'adapte jusqu'à la normaliser, et cette normalisation est peut-être la forme la plus sournoise de la violence, celle que le cinéma occidental sur le Moyen-Orient a le plus systématiquement manquée.