Au crépuscule de sa carrière, Hitchcock retourne à Londres pour signer avec Frenzy ce qui ressemble fort à son dernier grand film. Une œuvre où tout ce qui a fait son génie semble revenir, plus cru, plus libre, presque libéré des contraintes d’autrefois.
Le point de départ est d’une simplicité désarmante : un cadavre flottant dans la Tamise, étranglé par une cravate. Mais sous ce fait divers, c’est tout un Londres trouble, poisseux et voyeur que le cinéaste filme avec une précision presque clinique. Frenzy reprend un de ses thèmes fétiches, l’homme ordinaire injustement accusé, mais cette fois, Hitchcock le confronte à une ville en décomposition morale, où la vulgarité et la violence se mêlent au quotidien.
Ce qui frappe ici, c’est la liberté du ton. Le maître du suspense, désormais affranchi de la censure, filme sans détour le sexe, la mort, la perversité, mais sans jamais perdre cette élégance ironique qui le caractérise. Il ose un humour noir saisissant, souvent macabre, notamment à travers les scènes du couple d’enquêteurs dont les dîners absurdes allègent le climat étouffant du film.
Hitchcock orchestre tout cela avec une maîtrise intacte. Le récit est limpide, le suspense d’une précision diabolique. Il joue avec les points de vue, alterne tension et relâchement avec une fluidité exemplaire, et offre plusieurs moments de pure virtuosité : le fameux plan-séquence quittant un appartement de meurtre, ou encore la scène des "patates", d’un malaise inouï.
Frenzy est à la fois un retour aux sources et un adieu. Hitchcock y retrouve son Londres natal, son ironie, ses faux coupables, mais les filme cette fois sans illusions. Le monde a changé, et lui le sait. C’est peut-être pour cela que ce film, derrière son humour acide, respire autant la mort que la lucidité.
Un ultime éclat de noirceur pour un cinéaste qui, jusqu’au bout, aura su mêler élégance et horreur avec un sens inégalé du spectacle.