Le film noir, tel que le critique français Nino Frank l’a défini en 1946 dans un article pour la revue l’Ecran Français prend pour mètre étalon quatre films américains du début des années 1940 succédant aux films de gangsters de la décennie précédente popularisés par la Warner. « Le Faucon Maltais » de John Huston en 1941, « Laura » d’Otto Preminger en 1944, « Adieu ma belle » d’Edward Dmytryk en 1944 et bien sûr « Assurance sur la mort » de Billy Wilder en 1944 dont il va être question ici. C’est l’apparition du roman hard boiled avec à sa tête des auteurs comme Dashiell Hamett, Raymond Chandler, Horace McCoy, James Hadley Chase ou James M. Cain qui va enclencher le mouvement et inspirer quelques-uns des films les plus réputés du genre.
Billy Wilder arrivé à Hollywood en 1934 en qualité de scénariste s’est d’emblée plutôt spécialisé dans la comédie légère où il fait merveille en collaboration avec Charles Brackett au sein de la Paramount notamment au service du réalisateur vedette du studio Ernst Lubisch pour lequel ils ont scénarisé deux de ses plus fameuses comédies loufoques (« La huitième femme de Barbe-Bleue » et Ninotschka »). Sa première réalisation « Uniformes et jupons courts » en 1942 semble confirmer le pli déjà amorcé. Mais le jeune réalisateur curieux et sûr de l’étendue de son talent entend diversifier sa palette.
Toutefois on n’attend pas encore Billy Wilder à la direction d’un film à suspense. La nouvelle de James M. Cain parue en 1936 sous la forme d’épisodes dans le magazine Liberty attise très rapidement la convoitise des principaux studios. Mais le code Hays tout juste en vigueur et entendant imposer son carcan de vertu, met immédiatement en garde sur les risques de coupes risquant de s’abattre sur ce récit plus que sulfureux. Le projet s’enlise donc dans le marais des idées avortées. Une reparution de la nouvelle dans un recueil (Three of a Kind) en 1943 voit Joseph Sistrom producteur de la Paramount acheter les droits d’adaptation.
Étonnement, le choix du réalisateur se porte sur Billy Wilder. Charles Brackett jugeant la nouvelle trop glauque refuse de s’impliquer davantage dans l’écriture du scénario au côté de son habituel complice. James M. Cain déjà sous contrat avec la Fox, Wilder fait appel à Raymond Chandler qui rédige rapidement un premier traitement jugé très mauvais. Les deux hommes vont donc travailler quatorze semaines ensemble dans les studios de la Paramount. Leur collaboration très fructueuse sera malheureusement douloureuse à cause de leurs tempéraments diamétralement opposés. Wilder déclarera que ces quatre mois d’écriture ont été les pires de sa vie. Chandler ne sera pas en reste qui dira : « Ce travail avec Billy Wilder sur Double Indemnity a été atroce et aura sans doute abrégé ma vie ».
Il fallait peut-être payer ce lourd tribut pour voir naître un chef d’œuvre insurpassable et indémodable qui d’emblée définira quasiment l’ensemble des codes narratifs du film noir classique : fatalité, angoisse, perversion, avidité, manipulation, engrenage fatal et trahison. Idem pour l’esthétique et les procédés de mise en scène comme le flashback, la voix-off, le pauvre type tombant dans les rets d’une femme fatale, les emprunts à l’expressionnisme allemand ou encore le détective solitaire
(ici un inspecteur d’assurance)
. Ce coup d’essai fut d’évidence un coup de maître mettant en lumière les qualités de Billy Wilder dont la caractéristique principale sera toujours au-delà de son talent de narrateur et de sa pugnacité de savoir s’entourer notamment en choisissant les acteurs les plus appropriés à la vision qu’il a de chacun de ses films.
Ainsi, après qu’Alan Ladd, James Cagney, Spencer Tracy, Gregory Peck et Fredric March puis George Raft aient refusé le rôle de Walter Neff, Wilder a pensé que l’agent d’assurance devait revêtir tous les atours du type ordinaire se croyant un peu trop malin. Il pense alors à Fred MacMurray qui est en 1943 le « gentil » de la Paramount. Celui-ci refuse pensant que le studio ne le laisserait jamais risquer d’abîmer son image et surtout qu’il serait incapable d’être le personnage. Wilder saura être convaincant et MacMurray n’aura pas à le regretter. Pour incarner Phyllis Dietrichson, Joseph Sistrom et Wilder pensent à Barbara Stanwyck alors laplus grande star de la Paramount qui hésite à jouer les meurtrières. Encore une fois Wilder saura être persuasif en demandant à l’actrice qu’il connaît bien : « Vous êtes une actrice ou une souris ? ». Piquée au vif, Stanwyck déjà très expérimentée avec plus de 40 films à son actif à seulement 36 ans relève le défi. Edward G. Robinson conscient qu’il aborde une nouvelle phase de sa carrière sera Barton Keyses, le chef et ami de Walter Neff en charge de l’enquête pour le compte de sa compagnie d’assurance. Une relation amicale particulièrement bien exposée par le scénario renforçant encore la dramatisation de l’intrigue.
Le tournage combinant prise de vues en extérieur et en studio durera deux mois de septembre à novembre 1943. John F. Seitz le chef opérateur phare de la Paramount qui vient de travailler sur « Tueur à gages » de Frank Tuttle fait des merveilles pour orchestrer un jeu de contrastes entre les paysages californiens rayonnants de soleil où se déroule l’action et les ambiances nocturnes qui seront celles du drame et de la deuxième partie du film. L’osmose entre Stanwyck et MacMurray joue à plein rendant l’intrigue très crédible permettant au spectateur de s’imaginer avec un peu d’angoisse coupable dans la peau des protagonistes que le scénario rend tout à la fois effrayants mais aussi très ordinaires. Le tout diffuse une atmosphère irrespirable qui noue la gorge. Bref comme presque toujours chez Wilder on y croit !
Aucun défaut n’a pu être relevé par la critique de l’époque si ce n’est la perruque blonde un peu trop voyante de Barbara Stanwyck. Avec le recul on peut se dire que
celle-ci est au contraire tout-à-fait adaptée au type de femmes pouvant séduire les vendeurs à domicile de toute sorte qui pouvaient y voir comme une invitation à ce que l’on nommait ironiquement à l’époque du « rentre dedans »
. Le film a bien sûr été un immense succès qui ne fut paradoxalement pas récompensé aux Oscars de 1945. Alfred Hitchcock pourtant peu enclin aux compliments envers ses concurrents dira : « Après Assurance sur la mort deux mots à retenir : Billy Wilder ». Woody Allen de son côté a toujours considéré « Double Indemnity » comme le plus grand film jamais réalisé. Rien à ajouter après deux compliments si référencés sauf peut-être remarquer que la censure qui avait obligé Wilder et Chandler à revoir la fin de la nouvelle leur a permis d’en imaginer une autre bien plus convaincante et bouleversante. Comme quoi parfois la contrainte peut utilement stimuler la créativité.