Tourné en France, en langue française, par un cinéaste iranien qui ne parle pas la langue, Le passé pourrait paraître comme un exercice transnational. Il n’en est rien. Farhadi donne à voir Ahmad revenant à Paris, signer un divorce. Un homme arrive, il doit apposer une signature, repartir. Pourtant, chaque scène dément la clôture annoncée. Le passé ici n’est pas un souvenir que l’on convoque, c’est une force active qui s’invite dans les conversations, s’insinue dans les silences, pèse sur les corps.
Farhadi installe une mécanique de dévoilement progressif. Une révélation en corrige une autre, une accusation se nuance, une faute devient malentendu. C'est une éthique du doute : nous jugeons, puis nous révisons, puis nous doutons encore. L’espace unique de la maison, en chantier permanent, matérialise cette instabilité. Peinture fraîche, meubles déplacés, seuils traversés : rien n’est fixé. Les corps circulent entre portes et vitres, souvent cadrés à distance, montrant des êtres restant partiellement opaque à l’autre. Le spectateur partage cette position incomplète. Lorsque Ahmad se tache de peinture en entrant, le symbole pourrait paraître appuyé. Il ne l’est pas. Le passé colle. Il ne disparaît pas sous une couche de blanc. La mise en scène refuse d’insister, elle laisse l’objet faire son travail.
Le récit adopte un multi-perspectivisme. Entré par Ahmad, il glisse vers Marie, puis Samir, puis Lucie. À chaque déplacement, la hiérarchie morale vacille. L’empathie circule sans jamais se figer. L’absence de musique renforce cette nudité. Dramaturgiquement, la femme de Samir fonctionne comme un trou noir narratif. Tout converge vers elle mais rien ne permet de la rejoindre. Son état condense l’état suspendu des personnages. La scène finale, où un parfum cherche à provoquer un signe, s’interrompt avant toute réponse complète.
Les enfants, enfin, absorbent les déflagrations des adultes. Leurs visages, filmés en retrait, révèlent l’effet différé des paroles. La responsabilité ne se limite pas à la culpabilité ; elle se diffuse, se dépose dans le temps.
On pourrait croire à un film bavard mais chaque conversation redessine la carte morale du récit. Le temps semble s’écouler à hauteur humaine. Cette modestie formelle est la condition même de la profondeur du film. Farhadi ne cherche pas l’effet. Il cherche la justesse. Et la justesse, ici, passe par une mise en scène qui s’efface pour laisser apparaître la complexité.
Le Passé est ainsi un film de l’entre-deux. Entre deux amours, entre deux pays, entre deux décisions. Et c’est là sa force : nous rappeler que le passé n’est pas derrière nous. Il attend, patiemment, que nous ayons le courage de le regarder sans espérer qu’il disparaisse.