Self-made man
A Most Violent Year se présente dès ses premières minutes comme un film d’un autre temps.
Grain jauni, presque poussiéreux, un New York des années 80 magnifiquement restitué, hivernal, gris et industriel.
Immédiatement, deux scènes se répondent et se déploient en parallèle : d’un côté, le braquage d’un camion; de l’autre, une rencontre, lourde de sous-entendus, que l’on imagine baignée d’argent sale et de compromissions. Les bases sont posées et on devine que les personnages resteront liés à ce moment jusqu'au dénouement, à cheval entre cette violence frontale et une violence plus feutrée.
. Chandor nous absorbe aussitôt avec une mise en scène sobre qui exige pourtant une attention constante. Ce n'est pas vraiment ce qui va se passer qui nous accroche là mais c'est plutôt comme si le réalisateur de Triple Frontière inscrivait en lettres capitales à l'écran : "Si vous voulez comprendre qui sont ces gens et ce qui va leur arriver, suivez-moi." Le flou est total au départ. Qui sont-ils ? Sont-ils victimes, prédateurs, ou les deux à la fois ? On a le sentiment de plonger tête la première dans un film de mafia, porté par un Oscar Isaac immédiatement suspect. D'une malette pleine de billets à l'annonce de poursuites judiciaires, on va avancer sans jamais pouvoir mettre le doigt sur une preuve tangible de cette culpabilité qu'on lui colle à la peau. Et c’est là toute la force du film.
A mesure que le récit se déploie, que les relations s’écrivent dans les silences, les échanges et les regards, A Most Violent Year révèle son vrai sujet : les ambitions d’un homme. Un self-made man fier, droit, rigide dans ses principes, et profondément terrifié par l’échec. Un homme qui tente de rester clean dans un océan de requins, où les appats ne manquent pas, tout en comprenant peu à peu que la ligne entre la légalité et le délit est bien plus fine qu’il ne l’imaginait.
Chandor signe ici un film sur la folie industrielle new-yorkaise des années 80, où la réussite seemble se payer en compromis et en concessions morales, où l'argent n'est jamais loin d'être sale. Rien n’est clairement dit, mais tout se ressent. Chaque décision est une poussée supplémentaire vers un point de non-retour.
Oscar Isaac est impressionnant, de ses discours de motivation à ses nouveaux salariés, à ces moments plus intimes où il semble, tout comme nous, prendre la mesure du monde impitoyable et des obstacles qui se dressent autour de sa réussite. Il incarne cette tension diffuse mais permanente entre intégrité et pragmatisme, entre désir d’élévation et peur de la chute.
A ses côtés, Jessica Chastain et Alessandro Nivola sont absolument essentiels à cette mécanique de suspicion. Loin d’un simple rôle de femme de l’ombre ou de soutien moral, la première incarne une présence aimante mais tendue, presque délétère par son impulsivité. Le second ne s’exprime jamais pleinement, comme si les mots étaient inutiles dans un monde où les intentions comptent davantage que les discours. Son jeu est tout en retenue, en contrôle, et c’est précisément cette retenue qui le rend fascinant. Il est le versant plus pragmatique, plus instinctif, presque plus dangereux de cette recherche continuelle de réussite. On ne sait jamais vraiment s’il est sincère, s’il manipule, s’il subit ou s’il prépare quelque chose.
Et paradoxalement, malgré l’absence totale d’artifices de suspense, simplement grâce à son rythme posé et ses enjeux, le film sait nous faire sursauter. Souvent.
Plusieurs événements surgissent - brutaux et inattendus - à tel point que certaines scènes provoquent des sursauts dignes des meilleures productions horrifiques, par leur caractère improbable.
Pour toutes ces raisons, A Most Violent Year est une réussite à bien des égards. Un film d’un classicisme assumé, subtilement tendu de bout en bout, qui préfère la crainte diffuse à la violence spectaculaire. Un film qui parle d’ambition, de morale et de survie dans un monde où la réussite a toujours un prix - et où les plus violents ne sont pas ceux qui veulent gagner, mais ceux qui pensent avoir perdu.