Extrapoler un scénario complet d’une intrigue simple : aspiration sociale & inspirations surnaturelles, voilà le défi de Zvyaguintsev pour Leviathan.
Promouvant la distance spatiale, avec de grands paysages, des sons qu’on entend de loin, de récurrents trajets en voiture & des phrases longues, le réalisateur est comme réticent à montrer la proximité. Il voulait que le film soit déduit par le spectateur, l’appâtant dans le trou de souris d’une interprétation mise à l’étroit. Alors l’esprit se fixe sur une chose : le titre.
Inception discrète d’un symbole qui transcende le quotidien, le léviathan va devenir la métaphore & le leitmotiv du visionnage. On croira le voir entre les épaves, on craindra son courroux quand un caillou est jeté dans une eau calme, & lorsqu’une baleine perce la surface de l’eau au loin (toujours au loin), ce n’est évidemment pas une baleine.
La menace biblique, franchement ésotérique, devient une menace – franchement ésotérique – pour l’image-même que l’on contemple, transformant l’écran en l’océan que déchire l’évent du monstre ; l’air de rien, cela amène du rythme dans une vie de tous les jours assommante. En effet, les plans sont beaux mais les lents travellings tous les mêmes – ou bien s’agit-il de la vérité annoncée par le pope, ce “reflet de la réalité qui n’a pas besoin de se travestir” ? Le peuple de Mourmansk ne vit effectivement qu’aux heures où les nuages se déguisent de couleurs vives, des moments qui bornent des journées courtes, mais Zvyaguintsev est trop mystique pour jouer les fildeféristes climatiques de la contemplation pure.
Non, décidément, il faut se raccrocher à ce léviathan qui reste mystérieux avant qu’on ne voie son squelette sur une plage, puis sa résurrection silencieuse, au loin (toujours au loin), accompagnant le retour en disgrâce de sentiments trop forts finalement trop peu évoqués.
Quand le social se mêle au familial, tout se passe pour le mieux. Quand les acteurs jouent pompettes parce qu’ils ont bu de la vraie vodka pendant les dix prises de la scène, aussi. Mais le tournage prend du même coup des allures de défi qui défont la trame déjà fragilisée par trop de symboles creux.
Ode judiciaire admirable, fortement documentée & immersive puis habile en déviations de toutes sortes, le film n’est pas parvenu à me faire percevoir ses éléments & protagonistes comme rayonnants ou résonants. Ce qui me conforte dans cette déception, c’est ce que Leviathan a de plus fort : Roman Madyanov & Anna Ukolova, & la figure religieuse qui flatte les dirigeants dans leur dictature administrative. La Russie n’a pas été ravie de voir ses Russes représentés comme des alcooliques manipulés par l’orthodoxie, & il faut avouer que ç’aurait pu être mieux fait.
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