Un nouveau Jacques Audiard est toujours un petit évènement pour moi, c'est donc avec une hâte certaine que j'attendais "The Sisters Brothers".
Et là encore, le pari se révèle vraiment concluant : le film nous raconte l'histoire 2 frères tueurs à gages, engagés par un Commodore (Rutger Hauer qui fait 2 apparitions express) pour trouver un chimiste détenant une formule secrète (Riz Ahmed, toujours très bon), ce dernier étant en voyage avec John Morris (Jake Gyllenhaal, acteur qu'on ne présente plus), un détective chargé de faire le transfert.
De ce canevas typique, Audiard renverse les codes du western, genre parcouru en long en large et en travers comme dans le reste de sa filmo, s'intéresse surtout aux personnages, chacun véhiculant une idée ou des aspirations, qui vont rentrer en collision et être mises à mal.
Joaquin Phoenix et John C.Reilly ressortent véritablement du lot, campant les personnages éponymes Charlie et Eli Sisters, avec évidemment un jeu d'acteur impeccable. Si ils sont véritablement le moteur du film, Audiard n'oublie pas les 2 autres personnages, moins mis en avant cela dit mais avec une importance significative néanmoins qui prend ton son sens lors de la dernière demi-heure du film.
En filigrane nous est présentée une Amérique triviale et rurale de 1851, qui opère une réelle transition vers "un monde civilisé", et c'est tout là le coeur du long-métrage : 4 personnages véhiculant chacun une facette d'une société en pleine transformation, entre hommes sans foi-ni-loi poussés par l'appât du gain ou la violence, ou individus cherchant à fonder un monde de partage et de communication.
Les duos Charlie-Eli et John-Herman fonctionnent en miroirs intercroisés entre les 4, proposant donc des rapports très intéressants, là où Audiard use du hors-champ pour masquer la violence d'un Far West dont l'odeur de putréfaction est moins frontale qu'il n'y parait.
La photographie de Benoit Debie (chef opérateur attitré de Gaspar Noé) va dans ce sens, proposant des teintes brunes douces-amères laissant un goût de charogne dans la bouche, alliée à une caméra méticuleuse d'Audiard, jamais dans la sur-esthétisation, et offrant notamment des séquences en pleine nature proches de l'onirisme.
La structure du film relève du pur western, à base de chevauchées entrecoupées de moments et de ruptures de ton relançant le récit de manière non-répétitive, où l'humour et la gravité sont également subtilement dispersés.
Les dialogues sont très bons, permettant des échanges souvent savoureux et coeurs d'un récit où la banalité du mal et ses conséquences sont débattues.
Ajoutons à cela une musique d'Alexandre Desplat proposant son lot de sonorités élégantes à base de cordes, et on tient là un western tendre et beau, maitrisé, porté par un quatuor d'excellents acteurs dans une histoire fraternelle et aux accents psychanalytiques de très bonne facture.