Là où Leviathan exposait la verticalité brutale du pouvoir, ici le mal se fait moins visible, moins institutionnel, plus diffus. Il ne descend plus d’un bureau municipal. Il circule dans les appartements chauffés au sol, les centres commerciaux et vers tous les horizons. Ici, Boris et Genia divorcent. Ils négocient un appartement, de nouveaux partenaires, une trajectoire sociale intacte. Leur fils Aliocha, douze ans, apparaît comme une variable encombrante.
Très vite, la douleur de l'enfant nous paraît. La scène où l’enfant pleure derrière une porte close constitue par ailleurs le noyau du film. La caméra demeure à distance. Aucun gros plan ne vient extraire l’émotion. Cette retenue a un effet plus cruel - nous entendons sans intervenir. Le monstre est la logique qui transforme un enfant en surplus logistique. Ainsi l’enfant disparaît.
Dès les premiers plans, un paysage hivernal, eau figée, arbres nus, une marche d'un enfant le long d'un cours d'eau installe d'abord un calme pictural. L’eau chez Zviaguintsev est une symbolique importante. Surface entre ce qui affleure et ce qui demeure englouti. À l'inverse de Leviathan, le mal ne surgira pas, il infiltrera.
La recherche d’Aliocha explore des bâtiments désaffectés rongés par l’humidité. Flaques, buée, murs humides, couloirs abandonnés composent une géographie de l’imprégnation.
Dans la Russie contemporaine, marquée par la montée d’un capitalisme anxieux et d’un conservatisme moral affiché, Zviaguintsev propose une réflexion sur l’absence d’amour comme climat. Le titre original, Nelyubov (et sa traduction française), dit précisément cela. Aliocha ne sera jamais retrouvé alors le temps passe et chacun refait sa vie. Les saisons reviennent, les écrans et les êtres continuent de parler, indifféremment à ce qui vient de se passer.