Joker impose une plongée oppressante dans une trajectoire individuelle qui déborde rapidement le cadre du personnage. Un film sombre et cohérent, dont la gravité continue de frapper même après revisionnage.
Il faut replacer Joker dans la rupture opérée par Todd Phillips, qui s’éloigne ici de la comédie pour un projet autonome, austère et resserré. Le film privilégie l’ambiance, la présence d’un corps et d’un regard, plutôt qu’une intrigue spectaculaire. Ancré dans des décors urbains concrets et porté par une mise en scène sobre, il s’inscrit davantage dans une tradition de cinéma psychologique et social que dans celle du film de genre classique, ce qui explique sa place à part dans le paysage du blockbuster contemporain.
Sur le fond, Joker observe l’invisibilisation sociale, la solitude et la faillite des structures censées protéger les plus fragiles. La violence n’y est jamais glorifiée, mais présentée comme une conséquence, née de l’humiliation répétée, du mépris ordinaire et de l’absence de reconnaissance. Le film interroge ainsi la responsabilité individuelle face à un système défaillant, sans jamais proposer de lecture rassurante.
Il travaille aussi la question de l’identité et du regard. Le personnage existe d’abord par l’exclusion, puis par une visibilité soudaine, de l’invisibilité à l’hyper-visibilité. Le film montre comment une identité peut se figer dans un rôle dès lors qu’elle est enfin reconnue. Joker montre comment une figure peut devenir un symbole malgré elle, récupérée et simplifiée, révélant moins un destin singulier qu’un malaise collectif.
De mon côté, j’ai revu Joker après l’avoir découvert à sa sortie, sans m’attendre à être de nouveau autant pris. Et pourtant, l’impact reste intact. La performance de Joaquin Phoenix, physique et émotionnelle, porte entièrement le film. La cohérence du ton, la maîtrise de la mise en scène, l’identité visuelle forte et l’ancrage urbain oppressant forment un ensemble d’une grande efficacité, accessible sans renoncer à une réelle ambition formelle.
Quelques limites subsistent. Le discours social peut parfois sembler simplifié ou frontal, mais cette impression gagne à être replacée dans la subjectivité du personnage, dont le regard déforme le monde. Revu aujourd’hui, Joker apparaît surtout comme un symptôme de son époque, révélateur d’un moment où le cinéma populaire cherchait une nouvelle gravité.
Joker marque ainsi un tournant, en montrant qu’un film sombre, lent et peu spectaculaire peut exister au cœur du blockbuster sans en épouser les codes. Un film marquant, autant par son impact que par l’espace inédit qu’il a contribué à ouvrir.