Après un premier À couteaux tirés absolument brillant, qui avait réussi à dépoussiérer le traditionnel whodunit tout en rendant hommage à Agatha Christie, puis un deuxième opus, Glass Onion, que j'avais trouvé nettement moins convaincant, Rian Johnson revient avec Wake Up Dead Man et, à mes yeux, réalise exactement ce qu'il fallait pour relancer sa saga. Là où le deuxième film m'avait laissé avec une impression de surenchère, de personnages parfois trop caricaturaux et d'un scénario qui cherchait davantage à impressionner qu'à raconter quelque chose, ce troisième épisode retrouve une véritable âme.
Et c'est peut-être là toute la réussite de Wake Up Dead Man : le film semble avoir compris ce qui manquait à Glass Onion. Il ne cherche plus constamment à être plus grand, plus spectaculaire ou plus extravagant que son prédécesseur. Il revient à quelque chose de plus humain, de plus sombre et surtout de plus émotionnel. Rian Johnson semble avoir pris le temps de comprendre les critiques adressées au deuxième opus et de s'en servir pour construire une suite beaucoup plus maîtrisée. C'est un véritable retour en grâce pour la franchise.
Un ton beaucoup plus sombre, mais surtout beaucoup plus mature
Ce qui m'a immédiatement marqué dans Wake Up Dead Man, c'est son ton. Les deux premiers films possédaient chacun leur identité, mais ce troisième volet prend une direction beaucoup plus sombre, presque gothique. L'église, la pluie, les ombres, les paysages inquiétants, les silences et cette atmosphère presque funèbre donnent au film une personnalité qui lui est propre.
Et pourtant, Rian Johnson n'abandonne absolument pas son humour. Il continue de placer des moments absurdes et des répliques décalées au milieu de situations beaucoup plus graves. La différence, c'est que l'humour n'est plus constamment au premier plan. Il accompagne désormais le récit au lieu de chercher à lui voler la vedette.
C'est précisément ce que je reprochais à Glass Onion. Le deuxième film avait parfois cette impression de vouloir rappeler au spectateur toutes les cinq minutes qu'il regardait un film extrêmement malin. Wake Up Dead Man, au contraire, paraît beaucoup plus sûr de lui. Il n'a pas besoin de constamment cligner de l'œil vers le public.
Rian Johnson utilise également cette nouvelle ambiance pour aborder des thèmes beaucoup plus lourds : la foi, le doute, la culpabilité, le pardon, l'hypocrisie religieuse, la manipulation et la rédemption. Le film ne se contente donc plus de poser la question « Qui a tué qui ? ». Il s'intéresse aussi à ce que les personnages portent en eux.
C'est là que je trouve la vision de Johnson particulièrement intéressante : il utilise le meurtre comme une porte d'entrée vers une réflexion beaucoup plus humaine. Le réalisateur ne cherche pas simplement à construire un puzzle sophistiqué ; il cherche à comprendre pourquoi ses personnages sont devenus ce qu'ils sont.
Les personnages : enfin des êtres humains avant d'être des suspects
C'est également sur ce point que le film prend une longueur d'avance sur Glass Onion. Dans le deuxième opus, plusieurs personnages m'avaient donné l'impression d'être avant tout des caricatures destinées à représenter une idée ou une classe sociale. Ici, même si certains protagonistes restent volontairement excentriques, l'ensemble paraît beaucoup plus équilibré.
Chaque personnage semble avoir quelque chose à cacher, mais surtout quelque chose à perdre. Les personnages ne sont pas simplement là pour fournir un indice supplémentaire au spectateur. Ils possèdent leurs propres blessures, leurs contradictions et leurs croyances.
Tout cela permet au film de créer une atmosphère beaucoup plus intime. On ne regarde plus uniquement une bande de suspects se faire interroger : on s'attache à certains d'entre eux, on doute de leurs intentions, on comprend leurs failles et, parfois, on aimerait simplement qu'ils puissent trouver une forme de paix.
C'est exactement ce qui m'a manqué dans Glass Onion.
Et puis, évidemment, il y a Benoît Blanc.
Daniel Craig retrouve une nouvelle fois ce personnage avec cette manière si particulière de parler, cette élégance légèrement théâtrale et ce mélange d'intelligence, d'excentricité et d'humour. Mais quelque chose change profondément ici : Benoît Blanc n'est plus systématiquement le centre absolu du récit.
Et, paradoxalement, je trouve que c'est une excellente décision.
Le film prend volontairement son temps avant de faire entrer Blanc au cœur de l'enquête, ce qui permet au spectateur de découvrir l'histoire depuis un autre point de vue. Plusieurs critiques ont justement souligné que le personnage apparaît tardivement et que le père Jud occupe une place beaucoup plus importante que les protagonistes équivalents des précédents films.
Blanc devient presque un observateur. Il écoute davantage. Il cherche moins à dominer la situation. Et surtout, sa confrontation avec la foi de Jud crée une dynamique extrêmement intéressante.
Ce qui m'a particulièrement plu, c'est que le film ne transforme pas Blanc en personnage soudainement croyant, et ne transforme pas non plus Jud en personnage qui doit être « converti » au rationalisme de Blanc. Les deux hommes restent fondamentalement différents, mais ils apprennent à se comprendre.
Certains pourront regretter que Blanc semble parfois moins incisif que dans le premier film. C'est une critique que je peux comprendre : il lui manque parfois cette sensation de génie absolu que Daniel Craig dégageait dans À couteaux tirés.
Mais personnellement, je pense que cette retenue sert le propos du film. Pour une fois, Benoît Blanc n'est pas celui qui possède toutes les réponses.
Et c'est peut-être justement ce qui le rend plus humain.
Père Jud : le véritable cœur émotionnel du film
Mais s'il y a un personnage qui m'a véritablement marqué, c'est le père Jud.
J'ai eu un attachement émotionnel pour ce personnage pendant absolument tout le film. Et c'est assez rare dans un film de ce genre pour être souligné.
Jud est profondément humain. Il n'est pas présenté comme un prêtre parfait, ni comme une figure religieuse intouchable. C'est un homme qui porte un passé lourd, qui cherche à comprendre ses propres erreurs et qui tente de trouver un sens à sa vie. Son passé de boxeur et son rapport à la violence donnent encore davantage de profondeur à sa personnalité.
Ce que j'aime surtout chez lui, c'est sa bienveillance. Jud écoute les autres. Il essaie de comprendre avant de juger. Et même lorsqu'il est confronté à des personnes qui pourraient facilement provoquer sa colère, il conserve cette volonté de tendre la main.
Josh O'Connor livre ici une performance particulièrement touchante. Il joue Jud avec une certaine fragilité, sans jamais tomber dans le pathos. Plusieurs critiques l'ont d'ailleurs considéré comme le véritable cœur émotionnel du film.
Et c'est précisément pour cela que son parcours fonctionne aussi bien : je me suis attaché à Jud avant même de savoir exactement où son histoire allait nous conduire. Lorsqu'il est placé au centre des événements, le suspense ne repose donc plus uniquement sur la question « qui est le meurtrier ? ». Il repose aussi sur une autre question, beaucoup plus émotionnelle : qu'est-ce qui va arriver à cet homme ?
Pour moi, c'est la grande force du film.
Une enquête peut-être moins spectaculaire, mais plus intéressante.
Je reconnais néanmoins que Wake Up Dead Man n'est pas parfait.
Le principal reproche que je pourrais lui faire concerne son rythme. Avec une durée qui dépasse largement les deux heures, le film prend son temps. Certains passages auraient probablement pu être raccourcis. Certaines explications et certains détours donnent parfois l'impression que le scénario s'écoute parler un peu trop longtemps.
De même, si l'on vient chercher uniquement le gigantesque puzzle à rebondissements du premier À couteaux tirés, on pourrait être légèrement déçu. L'enquête reste complexe, mais elle n'est pas toujours la priorité absolue du film. Le récit s'intéresse davantage à ses personnages et à ses thèmes.
Mais personnellement, je préfère largement ce choix à celui de Glass Onion. Le deuxième film voulait tellement multiplier les idées et les retournements qu'il finissait par perdre une partie de son charme.
Ici, Johnson accepte de ralentir.
Et ce ralentissement permet au film de respirer.
Rian Johnson se réconcilie avec sa propre saga
C'est finalement ce qui me reste le plus de Wake Up Dead Man : l'impression que Rian Johnson a retrouvé ce qui rendait le premier film aussi spécial.
Glass Onion n'était pas nécessairement un mauvais film. Il était drôle, intelligemment écrit et porté par d'excellents acteurs. Mais il m'avait profondément déçu après À couteaux tirés. J'avais l'impression que la franchise était passée d'un excellent mystère policier avec une véritable personnalité à une démonstration de savoir-faire beaucoup plus extravagante.
Avec Wake Up Dead Man, Johnson semble avoir compris qu'il n'avait rien à prouver.
Il revient donc à une histoire plus intime, plus sombre, plus émotionnelle et finalement plus sincère.
Et c'est précisément pour ça que ce troisième volet fonctionne aussi bien.
Verdict: Wake Up Dead Man : Une histoire à couteaux tirés est pour moi une véritable rédemption pour la saga. Après un deuxième opus que j'avais trouvé franchement décevant, voire vachement nul en comparaison du premier, ce troisième film réussit à me réconcilier avec l'univers de Benoît Blanc. Il conserve l'humour et l'intelligence de Rian Johnson tout en proposant une atmosphère beaucoup plus sombre et une réflexion plus profonde sur la foi, la culpabilité et le pardon.
Benoît Blanc reste excellent, même si son retrait relatif pourra déstabiliser certains spectateurs. Mais c'est surtout le père Jud qui donne une âme au film. C'est un personnage auquel je me suis attaché du début à la fin, et son parcours émotionnel est, à mes yeux, bien plus intéressant que n'importe quel twist.
Le film souffre certes de quelques longueurs, certains personnages secondaires auraient mérité davantage de développement et l'enquête n'est peut-être pas aussi spectaculaire que celle du premier opus. Mais finalement, ce sont des défauts que j'accepte volontiers, parce qu'ils sont largement compensés par la maturité et l'émotion du récit.
Rian Johnson ne fait pas simplement un troisième À couteaux tirés. Il fait un film qui semble avoir appris des erreurs du précédent.
Et après Glass Onion, c'était exactement ce dont la saga avait besoin.