Lorsque des navigateurs grecs fondèrent l’actuelle Naples au dixième siècle avant notre ère, ils lui donnèrent le nom de Parthénope, en référence à une sirène qui peuplait leurs légendes. Trois millénaires plus tard, Paolo Sorrentino, le Napolitain, réveille la légende en la transposant au monde contemporain. Née dans l’eau, élevée dans une villa luxueuse des bords du golfe de Naples, jolie jeune femme aux longs cheveux ondulés, Parthénope a tous les attributs d’une sirène.
Sorrentino suit son cheminement du jour de sa naissance en 1950 au jour de son pot de départ en retraite, celui d’une femme charismatique dont la beauté agit comme un aimant auprès des hommes, mais dont la soif de liberté en déboussolera plus d’un. Dans cette Italie du Sud très patriarcale, cette « bella ragazza » veut vivre sa vie de femme indépendante, cultivant son intérêt pour l’anthropologie dont elle fera son métier jusqu’à devenir un professeur d’université émérite. Sorrentino tisse sa toile autour de cette héroïne qu’il monte sur un piédestal pour mieux nous décrire son rapport à sa famille, aux hommes et à sa ville natale. Au cœur de cette famille napolitaine huppée, la forte personnalité de Parthénope est à l’instar de celle de sa mère et de son parrain, mais tranche littéralement avec celle de son père et de son frère, êtres fragiles et dominés. Et c’est bien sa personnalité qui fera basculer le destin de cette famille bien établie dans le tragique. Le rapport aux hommes qu’entretient Parthénope est ambigu, fait de rencontres éphémères et de relations durables, mais avec à chaque fois, le souci de ne pas s’enfermer dans un carcan qui entraverait sa liberté de femme. Lorsqu’elle se retrouve enceinte, elle décide, seule, d’avorter. Lorsque Sandrino lui déclare son amour après plusieurs années de séduction, elle le rejette en l’accablant de reproches. Parthénope s’ouvre davantage aux hommes d’âge mur, qui ne cherchent pas à s’approprier sa beauté et l’enrichissent intellectuellement. Son rapport à Naples, est en revanche, fusionnel : quitter cette ville qui l’a vu naître serait une trahison, en témoigne sa réticence à accepter un poste universitaire à Trente, dans cette Italie du Nord si austère. Cet attachement de Parthénope à Naples, fait de la ville le deuxième personnage du film.
Le Naples que nous montre Sorrentino n’est pas celui du chaos administratif et des quartiers pouilleux tel qu’on se le représente parfois. Sorrentino a grandi dans le Vomero, un des endroits cossus qui surplombe la ville. Son Naples est, au contraire, une ville soignée, bourgeoise, qui étale ses charmes et sa douceur de vivre au pied du Vésuve dont la silhouette s’impose dans de nombreux plans extérieurs. Une ville libre, qui ne juge pas. Sorrentino n’échappe toutefois pas aux clichés napolitains sur la Camorra et le foot, mais les traite à chaque fois avec son style propre, mélange de dérision et d’extravagance. La Camorra est abordée à travers une scène très osée où les jeunes héritiers de deux familles influentes en quête d’unité s’accouplent sous les yeux d’un public attentif. Le foot est incarné par cette péniche sur roues qui avance lentement dans la nuit paisible chargée de certaines de tifosi célébrant la victoire de l’équipe locale.
Sorrentino se livre à un véritable exercice de style dans sa façon de filmer. Les plans symétriques sont nombreux, comme le sont ces travellings latéraux dans lesquels les personnages restent figés. Dans la lignée de Fellini, dont il revendique l’inspiration, il signe une œuvre baroque, où prolifèrent les couleurs, les surcharges décoratives et l’exubérance des formes. Parthénope évolue dans un monde où tout semble abondance, où les personnages qu’elle fréquente se caractérisent souvent par leur excès, qu’ils soient spirituels, corporels ou comportementaux. Dans ce film construit d’une façon linéaire sur le plan chorologique, qui évite habilement le piège des flash-backs, la multiplication de ces personnages fait toutefois perdre de sa force au récit et lui donne une impression de lourdeur. Les tergiversations de Parthénope autour du sens qu’elle souhaite donner à sa vie et les rencontres qui en découlent rendent le film décousu et altèrent l’impression de mélancolie qui s’en dégage. La réflexion sur le temps qui passe semble reléguée au second plan.
Reste ce message fort sur la femme et sa manière d’opposer aux hommes sa beauté et sa liberté. « Beauty is a war » déclare John Cheever, l’écrivain désillusionné interprété par Gary Oldman. Un adage à méditer.