Aujourd'hui, cette affirmation ne fait plus aucun doute : Orson Welles est bien l'un des plus grands réalisateurs de l'Histoire du Cinéma, de la trempe de ceux qui ont su révolutionner le langage filmique et la narration, et dont le Citizen Kane est régulièrement au coude-à-coude avec Sueurs froides d'Alfred Hitchcock et Jeanne Dielman de Chantal Akerman lorsqu'il s'agit de déterminer le meilleur film de tous les temps.
Welles alors
Mais c'était aussi un cinéaste en avance sur le sien, qui n'a connu la reconnaissance qui est désormais la sienne que rétrospectivement, comme beaucoup de visionnaires. Il y a bien eu son Oscar du Meilleur Scénario Original pour Citizen Kane en 1942, partagé avec Herman J. Mankiewicz, ou sa Palme d'Or à Cannes (à l'époque où on l'appelait encore Grand Prix du Festival) pour Othello quatorze ans plus tard mais bon nombre de ses productions ont été marquées par des conflits et/ou des échecs en salles.
Ce fût notamment le cas de La Splendeur des Amberson, amputé d'une quarantaine de minutes par son studio, la RKO, qui a ensuite détruit les négatifs des scènes coupées pour des questions de stockage, rendant tout rêve de director's cut inatteignable. Et de La Dame de Shanghai, son quatrième long métrage, ressorti en salles le 25 mars et qui a connu plus de rebondissements en coulisses que dans son histoire d'aventurier pris dans une histoire de meurtre qui lui échappe totalement, et qui a été considéré comme un désastre au moment de sa sortie aux États-Unis, en avril 1948, avant d'être réévalué, grâce notamment à une séquence.
La légende raconte que, pour pouvoir financer l'un de ses spectacles à Boston, Orson Welles offrit au patron de la Columbia Harry Cohn de réaliser n'importe quel film au plus vite contre la somme dont il avait besoin, et qu'il aurait donné comme titre La Dame de Shanghai après avoir regardé autour de lui et vu le roman policier de Sherwood King "If I Die Before I Wake" près de lui, dont il se serait ensuite inspiré pour le scénario tout en ayant ensuite prétendu ne jamais l'avoir lu.
Mais ce n'est qu'un détail, finalement très en phase avec la manière dont il joue avec les codes du film noir pour tenter de le déconstruire par petites touches, à côté de l'aspect people, beaucoup plus important. Orson Welles parvint en effet à faire engager sa femme Rita Hayworth, star de la Columbia depuis Gilda, sans se douter que le film serait le dernier clou dans le cercueil de leur relation et qu'il ferait écho, d'une certaine manière, à ce qu'il se tramait en coulisses, les prises de vues ayant eu lieu sur fond de procédure de divorce lancée par la comédienne.
Splendor Films
À tel point que beaucoup ont vu dans le fait qu'Orson Welles demande à Rita Hayworth de sacrifier son iconique et flamboyante chevelure rousse pour une coupe courte et blonde comme une vengeance, ce que le metteur en scène a toujours démenti. Tout comme, et même s'il était sans aucun doute dans le script initial, son rôle de femme fatale se lit différemment à la lumière de leur séparation, au même titre que le dénouement pendant lequel l'actrice détruit son image, littéralement, à plusieurs reprises.
Dans cette séquence à la fois surréaliste et impressionniste, la plus wellesienne du film, le héros se retrouve confronté à Elsa Bannister et au mari de cette dernière, au milieu du palais des glaces d'une fête foraine. Outre le défi technique consistant à faire en sorte de ne pas voir la caméra dans un reflet, la multitude de miroirs qui entoure les personnages représente aussi bien les différentes facettes de chacun que le poids de la culpabilité à laquelle on ne peut échapper, alors que la manière dont ils se retrouvent démultipliés renvoie aux nombreuses conséquences de l'engrenage dans lequel chacun s'est retrouvé.
Le miroir se brisa
Sans oublier la fusillade finale au cours de laquelle Elsa tire sur elle-même et son mari pendant que ce dernier fait de même vers elle, et donc aucun des deux ne ressortira vivant, Orson Welles allant jusqu'à implique le spectateur en brisant le verre de la caméra au cours de l'incident, comme pour accentuer la sensation de vertige. Et symboliser, à travers cette cassure, celle de son mariage avec Rita Hayworth, dont on peut également voir comme une possible vengeance le fait de détruire son image, de façon répétée.
Mais ça n'est pas pour cela que cette scène est restée aussi mythique, au point qu'on puisse la connaître sans avoir vu La Dame de Shanghai, au même titre que Cary Grant face à l'avion dans La Mort aux trousses. Car l'image est iconique et son rayonnement a été renforcé, au fil des ans, par les films et séries qui s'en sont inspirés, entre citation directes (le final en forme de fusillade de Meurtre mystérieux à Manhattan de Woody Allen qui se déroule derrière un écran de cinéma projetant celui du long métrage d'Orson Welles, ou les personnages de S.O.S. Fantômes II qui le regardent à la télévision) et hommages.
Jamais avare d'une référence au film noir, comme dans les opus de Tim Burton, la série animée Batman faisait par exemple entrer l'un des personnages de l'épisode 9 de sa saison 2 (l'un de ses plus dérangeants) dans une galerie des glaces pour échapper au super-héros, quand Le Troisième homme de Carol Reed, dans lequel on retrouve Orson Welles au casting, propose une relecture inversée du climax de La Dame de Shanghai dans le sien, avec des couloirs d'égoûts au lieu de miroirs.
Mais la référence la plus célèbre est sans aucun doute celle du final d'Opération Dragon avec Bruce Lee, où il est question de "détruire l'image de l'autre" et qui reprend le même procédé, dont John Wick 2 s'emparera ensuite, réussissant un joli double-hommage. Citons également le dénouement de L'Homme au pistolet d'or avec Roger Moore face à Christopher Lee (qui aurait en grande partie inspiré le personnage de James Bond à Ian Fleming, pour ajouter un peu de mise en abyme à tout cela), ou le générique de Skyfall, alors qu'il est difficile de ne pas y penser dans la séquence d'Inception au cours de laquelle Elliot Page dresse un miroir sous le pont de Bir-Hakeim, à Paris.
Astuce permettant d'accentuer une quête d'identité, cet usage du miroir semble aussi transparaître dans Volte/Face de John Woo, quand Nicolas Cage et John Travolta font face à celui que chacun est devenu. Ou dans la scène de la grotte de Star Wars - Episode VIII : Les Derniers Jedi, lorsque Rey (Daisy Ridley) se retrouve démultipliée alors qu'elle apprend qu'elle n'est pas la fille de quelqu'un de connu dans l'univers, donc une personne comme une autre, la maîtrise de la Force en plus.
Miroir, mon beau miroir...
Si La Dame de Shanghai a marqué l'Histoire du Cinéma, c'est avant tout et surtout pour ces quelques minutes, inoubliables. Et cela montre à quel point la question de la notoriété est vaste, à l'heure où l'on voudrait apposer le mot "culte" sur n'importe quel succès, sans le moindre recul, tandis que des centaines de millions de dollars de recettes au box-office ne garantissent pas de rester dans la mémoire collective.
A l'instar d'Alfred Hitchcock et Sueurs froides, autre "meilleur film de tous les temps" qui n'avait pas marché à sa sortie, Orson Welles a essuyé quelques échecs qui sont aujourd'hui devenus des classiques, de Citizen Kane à La Soif du Mal en passant par cette Dame de Shanghai, certes un peu décousue, mais qui nous rappelle le talent majeur de son auteur, capable d'élever un film avec une scène qui compte aujourd'hui parmi les plus emblématiques de l'Histoire du Cinéma. Si bien qu'il est désormais difficile de voir plus de deux miroirs dans le même plan d'un long métrage ou d'une série sans y penser.
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