L’Abandon est un film engagé et émouvant, quelque peu didactique, fidèle aux faits. Sa narration bien rythmée nous captive bien que nous connaissions d’emblée sa fin tragique. Ce film montre comment l’extrémisme religieux fait feu de tout bois pour mener son combat mortifère. Et depuis que je suis sorti de la salle, je repense aux enfants de Samuel Paty, et à leur douleur éternelle.
Mais il me semble qu’une question importante est occultée dans le film : pourquoi Samuel Paty avait-il choisi de présenter à des enfants de treize ans des caricatures aussi stupides (de Charlie Hebdo) pour illustrer la liberté d’expression ? Certes, cette liberté inclut indiscutablement la liberté d’être bête, de provoquer inutilement, de vomir des insanités et de heurter la sensibilité d’un jeune public. Mais n’oublions pas l’essentiel : si tant de combattants courageux se sont battus pour la liberté d’expression, c’est sans doute aussi (et surtout) pour qu’elle soit au service de belles idées telles que l’égalité, l’émancipation, l’amour de son prochain ou encore la paix civile. Dès lors, il me semble qu’il était possible, pour un professeur de collège, de proposer d’autres exemples de la liberté d’expression, dans une période où celle-ci est constamment étouffée par des médias aux mains de quelques financiers préoccupés seulement par leurs propres intérêts, et prêts à diffuser n’importe quel mensonge et n’importe quel discours de haine dans ce but exclusivement égoïste. « J’accuse » de Zola, ou bien « La cause des femmes » de Gisèle Halimi, c’est tout de même autre chose que le dessin de l’anatomie intime d’un prophète.
Certes, Samuel Paty avait le droit de présenter ces caricatures, et sa hiérarchie l’invitait à le faire via la plate-forme pédagogique Canopé. Mais, qu’avons-nous à faire de cette hiérarchie ? Ne sommes-nous pas capables, par nous-mêmes, de trouver des exemples de liberté d’expression plus pertinents que l’image si peu glorieuse d'un prophète ? Le film nous montre brièvement des débats entre enseignants sur cette question, mais ces débats sont pauvres, et l’opposant à Samuel Paty est campé par un parfait imbécile qui n’hésite pas à condamner les choix de cet enseignant devant les élèves. On aurait aimé entendre d’autres voix, qui auraient été solidaires de notre héros, mais qui auraient pointé la pauvreté de ses exemples de liberté d’expression.
Ce film aurait pu intégrer dans sa narration une critique des caricatures elles-mêmes, soit dans une discussion entre enseignants, soit dans une discussion en classe. Et Samuel Paty serait resté l’homme courageux, persévérant, attachant, amoureux de son travail, tel qu’il nous est montré, et l’horreur absolue du crime dont il a été victime n’aurait été amoindrie d’aucune façon.