J’ai un rapport assez contradictoire avec *Steak*, et c’est précisément ce qui le rend intéressant : c’est un film que je trouve à la fois franchement bancal et très difficile à oublier. On comprend vite pourquoi il a pu dérouter à sa sortie en 2007 : vendu autour d’Éric et Ramzy, il ressemble en surface à une comédie absurde, mais c’est en réalité un objet beaucoup plus froid, plus hostile, presque expérimental par moments, avec un vernis de science-fiction et une logique de cauchemar social. AlloCiné le classe d’ailleurs en comédie / science-fiction, et le contraste entre la promesse “grand public� et le résultat explique déjà une partie du malentendu.
Ce que j’aime vraiment, c’est la force de l’univers. L’idée de ce futur ridicule où le lifting devient norme sociale, où un clan codifie l’apparence, les gestes, les vêtements et jusqu’aux comportements, est très bonne, et Dupieux l’exploite avec un sérieux comique assez unique. Il y a quelque chose de très juste dans sa manière de filmer la bêtise comme une religion, la mode comme une tyrannie, et la virilité comme un théâtre grotesque. Le film n’a pas besoin de grandes explications : il impose ses règles, ses manies, sa langue, ses obsessions, et il crée immédiatement un malaise drôle, ce qui est une qualité rare. On sent déjà le cinéaste qui viendra ensuite, cette façon de faire exister un monde absurde comme s’il était parfaitement normal.
Il y a aussi, très clairement, une vraie vision derrière le délire. Le dossier de presse est passionnant là-dessus : Dupieux dit qu’il voulait raconter “une bande de mecs partout�, pas un microcosme local, et ça se sent dans le film, qui fonctionne comme une satire assez large des codes masculins et de l’obsession de l’apparence. Il assume aussi l’idée d’un mélange entre film scandaleux et “débilité profonde�, et c’est exactement la zone où *Steak* essaie de vivre : entre la blague idiote et la fable agressive. Dit comme ça, c’est brillant. Et sur le papier, ça l’est.
Là où je décroche par moments, c’est dans l’exécution comique et le rythme. Le film a de très bonnes idées de situations, de très bons détails de comportement, de très bons visages, mais il n’a pas toujours la progression qui permet à chaque scène de monter d’un cran. Dupieux travaille volontairement la répétition, l’apathie, le vide, et parfois ça fait mouche (on rit parce que c’est sec, inhumain, imprévisible), mais parfois ça tourne un peu à la démonstration. On voit le principe, on admire l’audace, puis la scène insiste, et l’effet tombe. C’est un film de tonalité plus qu’un film de trajectoire, et selon l’humeur, ça peut être hypnotique ou frustrant.
Éric et Ramzy, eux, sont exactement là où le film est le plus fort et le plus fragile. Leur énergie de non-sens est détournée de manière très intelligente : Dupieux ne les utilise pas pour rassurer, il les place dans un cadre qui les rend plus inquiétants, plus tristes, plus absurdes que d’habitude. C’est une excellente idée de mise en scène. Mais du coup, si on attend leur comique habituel, on peut ressentir une vraie distance. J’ai trouvé Jonathan Lambert particulièrement précieux dans cet univers, parce qu’il ajoute une cruauté nerveuse qui densifie le groupe, et la présence de figures comme Sébastien Tellier, SebastiAn ou Vincent Belorgey (Kavinsky) renforce le côté “tribu� arty / électro très 2000s, parfaitement cohérent avec le projet.
La musique, justement, est un gros point fort. On sent la main de Mr. Oizo, mais aussi la couleur de Sébastien Tellier et de SebastiAn : la bande-son donne au film une identité immédiate, à la fois branchée, étrange et volontairement décalée, sans jamais surligner lourdement les gags. Elle participe beaucoup à ce que j’appellerais la “tenue� de *Steak* : même quand une scène fonctionne à moitié, le film garde un style, une texture, une personnalité. Et ça, pour un premier long métrage, c’est déjà énorme. Le parcours de Dupieux dans la musique et le clip explique d’ailleurs très bien cette maîtrise de la forme et du climat avant même la maîtrise complète du récit.
Ce qui me laisse plus réservé, c’est que la satire est parfois plus lisible qu’incarnée. Le film vise juste sur le conformisme, la brutalité de groupe, la fabrication des codes, la vacuité cool, mais il reste souvent dans l’idée brillante plutôt que dans la scène inoubliable. On reconnaît l’intention, on voit la cible, on apprécie la méchanceté, mais tout ne se transforme pas en grand moment de cinéma. C’est un peu comme si *Steak* contenait déjà 100 d du cerveau de Dupieux, mais seulement 60 d de sa précision future. Je comprends totalement qu’on le défende avec passion, parce qu’il est singulier et courageux, mais je comprends aussi très bien qu’on le trouve irritant, aride ou “private joke� sur la durée.
Le parcours du film confirme d’ailleurs ce statut étrange : accueil très froid à sa sortie, box-office français modeste au regard de ses ambitions, puis vraie relecture critique des années plus tard, au moment où Dupieux est devenu une figure majeure du cinéma français décalé. C’est exactement ce que je ressens devant *Steak* : un film raté par endroits, mais raté de façon fertile, et surtout traversé par une vision qu’on reconnaît immédiatement aujourd’hui.
Au final, je ne le mettrais pas dans les tout meilleurs Dupieux, mais je ne le réduirais jamais à un simple faux pas. C’est un film important dans sa filmographie, un film de transition, de collision, de malentendu aussi. Il a le défaut des œuvres qui veulent inventer leur propre langage avant d’avoir trouvé leur pleine fluidité : ça accroche, ça bégaie, ça irrite, mais ça ouvre un territoire. Et rien que pour ça, il mérite d’être vu, surtout si on aime les comédies françaises qui prennent le risque de devenir vraiment bizarres au lieu de rester “efficaces�.