Qui est le film ?
Sorti en 2009, Away We Go surgit comme une respiration apaisé dans la filmographie de Sam Mendes. Après les grands drames existentiel et conjugal que sont Revolutionary Road et Jarhead, le cinéaste abandonne la tragédie frontale pour une forme de légèreté mélancolique. En apparence, il s’agit d’un road movie indé, d’un film sur la jeunesse trentenaire en quête d’un foyer. Mais cette douceur est trompeuse, Mendes poursuit les mêmes obsessions : l’errance, la famille comme lieu instable, la difficulté d’habiter le monde contemporain.
Que cherche-t-il à dire ?
Sous ses dehors de comédie sentimentale, Away We Go interroge la possibilité même de fonder quelque chose (un couple, une maison, une lignée) dans une époque où toute stabilité semble illusoire. Le film oppose deux élans : le désir d’appartenance et la peur de la reproduction. Burt et Verona ne veulent pas répéter les erreurs des générations précédentes, mais ils sentent qu’en refusant les modèles, ils risquent de ne plus avoir d’ancrage du tout.
Par quels moyens ?
Le voyage de Burt et Verona n’est pas seulement géographique : il est moral, sentimental, symbolique. Chaque étape (Phoenix, Madison, Montréal, Miami) devient le miroir d’une Amérique fracturée, saturée d’idéologies familiales contradictoires. Mendes, accompagné du couple de scénaristes Dave Eggers et Vendela Vida, transforme le road trip en une traversée de visions du monde : maternité intrusive, cynisme bourgeois, parenté absente, désillusion amoureuse. Sous le ton léger et souvent drôle, Away We Go se déploie comme un anti-American Beauty. Là où le premier radiographiait la désagrégation du rêve américain dans la banlieue, celui-ci en explore la survivance obstinée.
Burt et Verona incarnent une rareté dans le cinéma de Mendes : un couple aimant, complice, sincère. Mais cette stabilité n’est pas donnée, elle est constamment mise à l’épreuve. Chaque rencontre sur la route agit comme une projection possible de leur futur : une dystopie intime à éviter. La mère hystérique et performative (Allison Janney) représente la défiguration du lien maternel ; les amis de Madison, militants de la maternité naturelle, tournent l’idéal en dogme ; les amis de Montréal incarnent la douleur du deuil parental. Mendes filme alors le couple non comme un havre, mais comme un espace en mouvement : une cellule qui se réinvente à chaque étape, qui doit se redéfinir pour ne pas se dissoudre.
Chaque déplacement creuse la même question : où est la maison ? Non pas seulement sur la carte, mais dans le monde. Les maisons visitées sont toutes inhospitalières, trop pleines ou trop vides. L’espace américain, immense et interchangeable, devient le symptôme d’un déracinement collectif. Quand le couple trouve enfin une maison abandonnée, Mendes inverse le signe : la ruine devient promesse.
La mise en scène de Mendes, adoucie par la photographie lumineuse d’Ellen Kuras, semble chercher une respiration, un relâchement après ses fresques précédentes. Le film adopte le point de vue flottant des personnages (caméra à l’épaule, plans-séquences souples, compositions asymétriques) qui traduisent leur rapport instable au monde. Le montage ménage des respirations : pauses, silences, moments suspendus. La musique d’Alexi Murdoch, discrète et mélancolique, prolonge ce ton contemplatif.
Où me situer ?
J’ai été touché par la tendresse du film, sa manière délicate d’approcher les failles humaines sans jamais forcer le trait. Mais cette douceur a son revers : elle flirte parfois avec la complaisance, une forme d’innocence confortable typique du cinéma indé des années 2000. Certains dialogues sonnent comme des justifications d’auteur, et l’ironie de certaines séquences altère un peu la tension émotionnelle. Pourtant, ces failles ne trahissent pas le projet.
Quelle lecture en tirer ?
Away We Go est un film sur le cheminement intérieur que suppose le fait d’aimer. Sa tendresse est sa lucidité. En quittant les grands drames de la banlieue américaine pour filmer deux silhouettes dans le vent, il accomplit un geste de foi : croire encore au couple, à la maison, à la possibilité d’un ancrage dans un monde mouvant.