Qui est le film ?
Under the Skin (2013) est le troisième long-métrage de Jonathan Glazer, cinéaste britannique qui s’était déjà distingué par Sexy Beast et Birth. Après le polar nerveux et le drame psychologique, il s’aventure dans une science-fiction radicalement dépouillée. Le film suit une extraterrestre prenant l’apparence d’une femme (Scarlett Johansson), parcourant Glasgow pour attirer des hommes qu’elle fait disparaître dans un espace noir et indéfini. En surface, cela ressemble à un récit de prédatrice, une variation de la fable SF classique « l’alien parmi nous ».
Que cherche-t-il à dire ?
Le projet de Glazer n’est pas de raconter une invasion, ni même un complot : il est de faire sentir l’étrangeté de l’humain quand il est filmé à distance de nos habitudes affectives. En inversant la logique du regard (une femme qui objectifie des hommes) le film met à nu nos propres réflexes : qui regarde qui, qui est autorisé à désirer, qui est réduit à un corps ? La tension centrale réside dans ce basculement : l’extraterrestre, machine prédatrice au départ, se dérègle progressivement au contact des hommes qu’elle croise.
Par quels moyens ?
Le film est tourné dans les rues de Glasgow avec des passants non avertis, des caméras cachées, des acteurs non-professionnels. Ce choix brouille les frontières : l’extraterrestre se fond dans un monde banal et rugueux, et c’est de cette friction que naît l’étrangeté. Le spectaculaire ne vient pas d’effets numériques, mais de la collision entre un dispositif fictionnel et la matérialité brute du réel.
La chasse est ritualisée : repérage, question brève, isolement, dissolution dans le noir. La mise en scène réduit l’action à une boucle mécanique. En filmant ces gestes sans psychologie, Glazer fait de son personnage une méthode. Le monstre est dans la répétition algorithmique.
Le fameux « void », espace noir brillant où les victimes s’enfoncent, est une idée visuelle : là, toute représentation s’abolit. Les corps flottent, se vident, se réduisent à une peau. C’est une métaphore radicale de l’objectification : un humain est dissous dans l’image comme il l’est dans le regard de la prédatrice.
La peau devient le véritable personnage du film : enveloppe empruntée, masque trompeur, puis surface brûlée dans le final. La prédatrice apprend le monde en touchant, en se voyant dans un miroir, en essayant maladroitement de manger ou d’embrasser. L’identité n’est plus un intérieur mais une surface en transformation.
L’intrigue n’avance pas par décisions mais par ratés : le bébé abandonné sur la plage, l’homme difforme qu’elle hésite à dissoudre, l’échec d’un rapport sexuel. Chaque dysfonction fissure le protocole et fait surgir une émotion là où il n’y avait qu’un calcul. L’empathie n’est pas proclamée, elle naît du heurt.
En filmant parkings, centres commerciaux, boîtes de nuit, Glazer ancre son récit dans une banalité urbaine. Mais cette banalité, vue à travers l’œil de l’extraterrestre, devient opaque : les codes sociaux, les accents, les corps pressés apparaissent comme une autre étrangeté.
La partition est essentielle : glissandi stridents, pulsations répétitives, sons qui semblent organiques. Elle n’accompagne pas, elle parasite. Le spectateur est mis dans un corps étranger, perçoit le monde à travers un système nerveux froid et méthodique.
Où me situer ?
J’admire la rigueur du dispositif : un film qui ose priver le spectateur de ses repères narratifs, qui mise sur l’expérience sensorielle plutôt que sur l’explication. Rarement un film m’a semblé si étranger et si proche à la fois : étranger par son abstraction, proche par les affects qu’il finit par susciter.
Quelle lecture en tirer ?
Under the Skin est moins un récit de science-fiction qu’une enquête sur ce que veut dire « voir » quelqu’un. On y devient humain non par imitation, mais en laissant son protocole se briser au contact d’autrui. Et ce processus n’est pas sans prix : dans un monde de prédation, l’empathie condamne. La prédatrice finit brûlée, réduite à sa peau mais ce feu éclaire rétrospectivement le parcours. Ce que Glazer propose, c’est une expérience de cinéma qui dérange nos automatismes : il nous oblige à éprouver l’image plutôt qu’à la consommer.