Un chef-d'œuvre absolu, et de ceux sur lesquels j'ai longtemps renoncé à écrire, de peur de ne pouvoir faire tenir en quelques phrases tout ce que ce film pèse en moi. Aujourd'hui je trouve le courage de m'y coller ; ce sera long, mais il le mérite. Alors je sors mon harmonica et j'y vais ! Car il y a des films qui racontent une histoire, et celui-là filme un monde. Le vieux Far West rend son dernier souffle pour laisser passer le rail, l'argent, le monde moderne.
Ici, chaque fondation est un enterrement. On ne bâtit jamais qu'au-dessus de ce qu'on ensevelit, et le vrai tueur n'est pas Frank mais le chemin de fer qui passe sur les hommes d'autrefois. Morton, l'infirme accroché à son tableau du Pacifique, en est le visage : la violence des duels est déjà morte devant celle de l'argent. Personne n'est pur, personne n'est innocent. On ne croise que des survivants d'un monde déjà condamné, des fantômes qui n'ont pas fini de mourir. On les accompagne pendant presque 3 heures, tranquillement, dans leur dernier rodéo, porté par un air d'harmonica, jusqu'à ce qu'ils rendent leur dernier souffle, un sourire en coin, nostalgiques de leur grande époque. Et quand la poussière retombe, c'est une femme, Jill, seule au milieu du chantier, qui hérite de l'avenir. Je trouve que le vrai génie de Leone tient dans sa façon d'étirer l'histoire : la durée est son vrai principe, tout avance comme un opéra, par blocs de tension nue, où les dialogues, rares, ne servent qu'à ce qui compte. Le silence et les regards. C'est tout, et c'est bien assez pour une explosion sourde d'émotion.
La scène d'ouverture reste pour moi la plus grande introduction de l'histoire du cinéma. Cette attente du train, cette mouche entêtante, ces longueurs qui devraient lasser et qui me happe pourtant complètement. JJe suis incapable de dire pourquoi, mais ça marche. Sinon que l'attente y devient le spectacle : il ne se passe rien, et pourtant tout est déjà là, suspendu dans un silence lourd du coup de feu qui approche. Le film est monté comme un puzzle : Harmonica demeure une énigme jusqu'au dernier flashback, si bien qu'on ne comprend vraiment qu'à la toute fin, quand tout gagne d'un coup une profondeur qu'on n'avait pas su deviner. Leone guette moins la durée de la violence que l'instant où le long silence bascule dans un bruit sec. C'est ce basculement, infime et inexplicable, qui donne au film toute sa puissance. Cette architecture qui le rend hypnotique plutôt qu'interminable.
Léone fait respirer le film entre deux échelles, panoramiques immenses sur le désert et très gros plans sur les visages, jusqu'au grain de la peau. Cette poussière, je crois la sentir. Sa caméra prend son temps, suit Jill le long du quai, puis s'élève d'un coup au-dessus de la gare pour découvrir Flagstone grouillante de vie, et le plan seul dit tout de ce monde neuf qui pousse. Mais s'il faut que je perde toute mesure quelque part, c'est sur la musique. Le Maestro, le grandissime, le légendaire Ennio Morricone. Notre cher Ennio avait décidé que ce chef-d'œuvre de Leone serait aussi le sien : il signe une partition unique, composée avant même le tournage, et sans doute l'une des plus belles que le cinéma ait connues. Elle n'illustre pas les émotions, elle les élève, et leur prête sa grandeur. Leone la diffusait sur le plateau, si bien que Claudia Cardinale, en portant le thème, en portait déjà le drame. Chaque personnage traîne le sien comme une ombre, et celui d'Harmonica (deux notes nues devenues mythique) est une blessure profonde, la vengeance faite son.
Leone sait aussi orchestrer ses acteurs comme des solistes. Il leur demande d'exister plutôt que de jouer, par un regard, un silence, une immobilité. Henry Fonda est le choc du film, et la trouvaille du casting. Voir la conscience morale du cinéma américain devenir un salaud absolu reste l'un des grands vertiges du genre. Surtout à cette première apparition, ces silhouettes qui émergent des broussailles au-dessus d'une famille massacrée, totalement mythique. Prendre le visage le plus honnête d'Hollywood pour en faire un tueur, c'est tout Leone : il saccage le mythe d'une main et le vénère de l'autre. Charles Bronson, minéral et taiseux, met tout son mystère dans son silence ; son regard porte à lui seul la blessure du personnage. La magnifique Claudia Cardinale tient le film debout comme une battante. Tour à tour jeune mariée, veuve, femme libre, et pour finir maîtresse de sa propre affaire, la seule à appartenir déjà à demain. Le plus grand rôle de l'une des plus grandes actrices du XXᵉ siècle. Jason Robards, en Cheyenne, apporte l'air, la chaleur et l'ironie sans lesquels tout cela manquerait d'humanité. C'est de ces personnages qu'on est toujours heureux de retrouver, à chaque nouvelle vision.
Voir ce film, c'est entrer dans une cathédrale qui ne vieillit pas et que le temps embellit. Un lieu bâti sur des tombes, où résonne encore la musique. Il m'en reste une nostalgie sans objet, le chagrin tendre d'une légende qui s'endort, le sentiment d'avoir aimé un monde que je n'ai jamais connu.