Guillermo del Toro a finalement façonné son mythe. Un mythe qu’il a caressé pendant plus de deux décennies, comme une promesse murmurée au creux de l’obsession. Et voici qu’il nous le livre : Frankenstein, fresque gothique d’une ambition folle, d’un lyrisme noir, d’une sincérité palpable — et pourtant… quelque chose résiste. Quelque chose manque, ou plutôt : déborde.
Ce film n’est pas une œuvre imparfaite. C’est une œuvre parfaitement à mi-chemin entre le sublime et le trop. Entre l’émotion viscérale et la contemplation un peu vaine. Entre l’inspiration ardente et le souffle retenu. Un film suspendu, magnifique — et frustrant.
Visuellement, Frankenstein est un pur ravissement. Chaque plan est une peinture, chaque décor un rêve hanté. On y sent l’écho des vieilles cathédrales du cinéma : le Dracula de Coppola, Les Hauts de Hurlevent de Wyler, les gouffres romantiques de Crimson Peak. On y voit l’Europe comme dans un poème de cendre — brumeuse, gelée, habitée par les fantômes de l’orgueil et du regret.
Mais cette somptuosité, parfois, s’emballe. Le cadre déborde du récit. L’atmosphère, si lourde, finit par écraser des scènes plus intimes. Del Toro peint avec passion, mais à coups de pinceaux si larges qu’il effleure parfois son propre sujet sans jamais l’empoigner complètement.
La structure binaire — d’abord le récit de Victor, puis celui de sa Créature — est audacieuse, et même brillante dans son intention. Pourtant, elle révèle aussi une inégalité profonde.
La première moitié du film, centrée sur Frankenstein lui-même, est tendue, organique, presque shakespearienne. Oscar Isaac y est habité, déchiré entre orgueil, douleur filiale et désir d’absolu. Les décors, les dialogues, la tension dramatique : tout y vibre. L’introduction d’Elizabeth (Mia Goth, tout en ambivalence feutrée) et de William (Felix Kammerer, étonnamment touchant) enrichit l’équation émotionnelle sans jamais l’alourdir.
Mais vient alors le second souffle : le récit de la Créature. Jacob Elordi y est bouleversant de retenue — sa Créature n’est pas une bête, mais une âme. Et pourtant, cette partie s’étire. Ce n’est pas qu’elle soit trop lente, c’est qu’elle semble parfois exister à côté du film. Comme une autre œuvre, plus épurée, plus méditative, moins construite. Elle touche, certes, mais elle flotte aussi.
Le film hésite ici : veut-il nous émouvoir ou nous pétrifier ? Nous faire réfléchir ou nous bouleverser ? Dans ce balancement, il perd parfois son rythme. Il ne tombe jamais, mais il chancelle — élégamment.
Del Toro a été clair : Frankenstein n’est pas un film d’horreur. Et il a tenu parole. Ce film ne cherche pas à effrayer, mais à attendrir, à faire réfléchir, à consoler peut-être. Alexandre Desplat le comprend à merveille : sa musique, toute en lyrisme contenu, enveloppe le film d’un voile doux, presque funèbre. Le monstre n’est pas un monstre. Il est une question sans réponse. Un miroir douloureux. Un orphelin d’amour.
Mais cette approche a un prix. L’émotion, parfois, reste théorique. Les dialogues philosophiques entre Victor et sa Créature — aussi bien écrits soient-ils — semblent parfois un peu… récités. Comme s’ils s’adressaient à l’idée du spectateur, et non à sa chair. Il y a un écart entre ce que le film dit et ce qu’il fait ressentir. Une distance. Minuscule, mais persistante.
Soyons clairs : ce film contient des scènes d’une puissance rare. Le face-à-face final sur la glace. Le moment où la Créature, recroquevillée, écoute les lectures du vieil aveugle. Le mariage funeste. Le pardon arraché, du bout des lèvres, entre deux êtres brisés. Ces séquences-là hantent. Elles respirent l’âme de Del Toro.
Mais elles côtoient d’autres moments plus figés, plus didactiques, où la mise en scène semble nous dire : « Regarde comme c’est profond. » Et à force de souligner sa propre richesse symbolique, le film ne nous laisse pas toujours l’espace d’y plonger nous-mêmes.
Ce Frankenstein est un film brillant, souvent même émouvant, mais il manque quelque chose pour que la flamme devienne incendie. Un abandon peut-être. Une démesure. Ou au contraire, une coupe franche dans cette matière romanesque qui, parfois, déborde de partout à la fois.
C’est un film qui fascine plus qu’il ne bouleverse. Un film admirable, mais pas toujours aimable. Un film de cinéaste, de rêveur, de bâtisseur. Mais peut-être pas encore de magicien.
En sortant, on ne sait pas très bien s’il s’agit d’un chef-d’œuvre raté ou d’un semi-échec magnifique. Et c’est peut-être là, au fond, la réussite du film : il laisse une empreinte, pas une conclusion.
C’est un film qui ne tombe pas dans la glace — il y marche, précautionneusement, et nous avec lui.