Qui est le film ?
Adapté du roman Du bout des doigts de Sarah Waters, transposé dans la Corée des années 30 sous occupation japonaise, le film promet de faire tenir ensemble un récit d’arnaque et de manipulation, et une réflexion sur le regard, le désir et les structures de domination qui organisent les corps et les récits. Le film parle d’une imposture, celle de Sookee, voleuse engagée pour servir Hideko, héritière recluse sous la coupe d’un oncle tyrannique.
Par quels moyens ?
Le premier geste du film est architectural. Le manoir est un décor qui matérialise une pensée. Ses couloirs labyrinthiques, ses portes dérobées, ses étages hiérarchisés organisent une géométrie des rapports sociaux. Deux pauvres, deux riches. Deux hommes, deux femmes. Deux Japonais, deux Coréens. Mais cette symétrie apparente est constamment sabotée. Le comte Fujiwara et Kouzuki pensent dominer le jeu. Ils parlent fort, rient, théorisent leurs plans. Ils incarnent un pouvoir bavard, sûr de lui, fondé sur l’argent, la collaboration et le contrôle des récits. Face à eux, Sookee et Hideko avancent dans le silence, l’observation, la ruse. Elles comprennent vite que le seul moyen de survivre est de feindre l’obéissance.
De plus, l'architecture hybride, à la fois occidentale et japonaise, cristallise une violence coloniale précise. Celle de la Corée coincée entre imitation et soumission, entre fascination pour la culture dominante et effacement de soi. Le manoir est un corps colonisé où s’exerce une double oppression. L’oncle Kouzuki est l’incarnation obscène d’un collaborateur zélé, qui adopte la culture japonaise pour mieux asseoir son pouvoir.
La fragmentation du récit constitue le deuxième levier fondamental. En divisant le film en trois parties, le cinéaste cherche la reconfiguration permanente du sens. Le spectateur est placé dans une position instable, contraint de reconnaître sa propre crédulité. Cette structure dit quelque chose de précis. Le pouvoir narratif est une illusion tant qu’il n’est pas partagé. Tant que l’histoire est racontée selon une perspective dominante, elle produit de la soumission. Cette structure en puzzle matérialise aussi l'idée que le pouvoir appartient à celui qui contrôle le récit. Tant que l’histoire est racontée du point de vue des hommes, Hideko et Sookee sont des objets. Dès que leurs regards s’imposent, le film change de nature.
La deuxième partie, centrée sur Hideko, où l'on voit Sookee collonisé par le regard masculin, est à cet égard cruciale. Longtemps filmée comme une poupée fragile, elle apparaît soudain comme une stratège façonnée par la violence. Park Chan-wook montre comment l’oppression fabrique des intelligences de survie. Hideko n’est pas émancipée par pure volonté. Elle apprend à jouer le rôle qu’on attend d’elle pour mieux le détourner. Le film devient alors moins un récit de manipulation qu’une réflexion sur l’apprentissage des codes de la domination.
Le traitement des corps féminins prolonge cette réflexion. La pornographie est toujours située dans l’espace masculin. Elle est associée au sous-sol, à la répétition, à la récitation mécanique. Le corps y est fragmenté, vidé de toute subjectivité. À l’inverse, les scènes d’amour entre Sookee et Hideko sont construites sur une autre grammaire. Plans serrés, attention aux respirations, aux gestes maladroits, aux regards. Le plaisir n’est pas performatif. Il est découvert. La scène où Hideko, en plein ébat, cesse soudain de jouer le rôle qu’on lui a appris pour laisser émerger un désir autonome est l’un des cœurs du film. Le sexe devient alors un moment de désidentification politique. Elle n’est plus la lectrice soumise, ni l’héritière passive. . Park Chan-wook assume son voyeurisme, elle devient sujet désirant.
La violence finale, grotesque et excessive, parachève cette décomposition du pouvoir. Les figures masculines sont réduites à des corps mutilés, ridicules, engloutis par leur propre monstruosité. Park Chan-wook choisit délibérément une esthétique de l’excès pour signifier l’effondrement d’un monde. À l’inverse, la fuite des deux femmes s’inscrit dans une emphase lyrique assumée.
Quelle lecture en tirer ?
La dernière image, celle de la mer nocturne, condense tout le film. Après l’enfermement des pièces, des récits et des corps, l’espace s’ouvre enfin. Mais cette ouverture n’est pas une réparation. C’est une sortie. Park Chan-wook ne croit pas à la réconciliation avec l’histoire. Il croit à la fuite comme geste politique. Quitter le manoir, quitter le texte, quitter le cadre imposé.