Un jeune homme, Martin, tel un ange exterminateur prend possession d’une famille bourgeoise et la fait exploser, cela rappelle le dispositif de Théorème de Pasolini. Il s’agit d’une famille malade des conventions, où l’amour des parents pour leurs enfants pose problème : obligé, froid, aseptisé, atonal, sans aucune spontanéité, envahi par les conventions.
Le fils veut devenir ophtalmologue comme sa mère, puis alors qu’il est paralysé, se traînant sur le sol, il annonce à son père qu’il a changé d’avis et veut devenir cardiologue, parce que c’est plus intéressant et plus dur.
Outre la froideur et ce même manque de spontanéité, les relations sexuelles au sein du couple semblent elles aussi problématiques.
Scène où au moment d’aller au lit, la femme dit à son mari : ce soir, c’est anesthésie générale ? Oui. Elle s’allonge sur le lit totalement inerte en attendant l’acte sexuel.
On pense à d’autres références où la famille bourgeoise ou le couple sont mis à mort : Bunuel (L’Ange exterminateur, Belle de jour, Le Charme discret de la bourgeoisie…) ; Kubrick (Shining ; Eyes wide shut, même classe sociale, Nicole Kidman en épouse de Tom Cruise médecin…) ; Chabrol (La Cérémonie, mise à mort de la famille bourgeoise) ; Haneke (Benny’s video, Funny game, glaciation émotionnelle et désagrégation de la cellule familiale) ; et bien sûr les autres films de Lanthimos (Canine, une famille recluse ; Pauvre créature, un chirurgien martyrisé par son père lui aussi chirurgien, qui se fabrique une famille artificielle et poursuit l’œuvrepaternelle au nom de la science).
Tout dans cette famille semble clinique et empesé d’un lourd secret.
Pour des raisons d’abord floues, Steven (Colin Farrell), cardiologue réputé, a pris sous son aile Martin, un adolescent de 16 ans (Barry Keoghan, glaçant et dérangeant par son phrasé, son regard, sa politesse empruntée, sa façon de manger des spaghettis…). Le médecin est un modèle de masculinité traditionnelle : élégante chevelure poivre et sel, barbe fournie, réussite sociale, une épouse ophtalmologue élégante (Anna, Nicole Kidman), deux beaux enfants, une grande maison bourgeoise. Steven souhaite partager son goût du luxe avec Martin
en lui offrant une coûteuse montre à bracelet argenté
.
Quand Steven présente Martin à sa famille, son fils fait remarquer à celui-ci qu’il a « trois fois moins de poils » que son père. Plus tard, quand Martin demande à Steven de déboutonner sa chemise pour vérifier, l’ado est rassuré : il a certes plus de poils, mais pas « trois fois plus ».
Quant aux femmes, la mère trouve que Martin est un charmant garçon, la fille - qui vient d’avoir ses premières règles - tombe immédiatement amoureuse de lui.
Pendant le premier quart du film, on ne comprend pas l’intérêt que porte Steven à Martin, Cette relation semble artificielle et forcée. Martin cherche en permanence à attirer l’attention de son “protecteur”.
Dans une brève entrevue, pressé par le temps, Martin lâche le morceau brutalement : cette relation est en fait une réparation ; le père de Martin est mort sous le bistouri de Steven (on apprend qu’il buvait à cette époque) et qu’un membre de sa famille doit mourir en guise de compensation, sinon tous vont mourir.
La menace est mise à exécution :
les deux enfants tombent brutalement paralysés des deux jambes et perdent l’appétit (il faut les nourrir par sonde). Hospitalisés, les examens ne montrent aucune lésion, ils peuvent rentrer chez eux. Deux lits d'hôpital sont installés dans une pièce. Martin est retenu prisonnier attaché sur une chaise, l’épouse soigne ses plaies infligées par son mari et lui baise les pieds telle Marie Madeleine envers le Christ. Dans la chambre parentale, Anna s’allonge nue sur le lit, elle propose à Steven de sacrifier un des enfants, il est encore possible de faire un nouvel enfant de remplacement, ou encore d’avoir recours à la fécondation in vitro. Kim la fille propose un marché à Martin : il doit la guérir pour qu’elle le détache et l’aide à s’enfuir avec elle, mais cela ne marche pas. La mère le libère. Steven regarde sa femme allongées sur le lit, endormie ; on devine qu’il pense éventuellement à la sacrifier, elle la déjà morte, elle qui fait la morte pendant l’amour, elle qu’il déteste peut-être. La seule manière d’empêcher la malédiction de s’accomplir est de sacrifier un membre de la famille. Le hasard désignera le fils. Final sur Martin qui regarde les trois survivants, il a le regard qui tue, le regard glaçant et implacable d’un loup fixant sa proie avant de la tuer. L’ado vengeur, va-t-il se satisfaire du sacrifice ou continuer ?
Donc un film brillant et intéressant, mais né trop tard, car tout autant auréolé que gâté par les prestigieuses références cinématographiques qui le précèdent sur cette thématique devenue un peu rengaine à force d’avoir été traitée par les plus grands.