Qui est le film ?
Troisième long métrage d’Alex Garland après Ex Machina et Annihilation, Men marque un tournant à la fois esthétique et narratif. Plus bref, plus abstrait, plus frontal dans sa proposition sensorielle, le film se présente comme un récit d’horreur en milieu rural. Une femme, Harper, s’isole dans un cottage anglais après un passé douloureux en avec son mari. Rapidement, l’environnement se teinte de menaces étranges, et les hommes du village, tous incarnés par le même acteur (Rory Kinnear), se démultiplient en figures de plus en plus inquiétantes.
Que cherche-t-il à dire ?
À travers le parcours d’Harper, Men pose une question centrale : que reste-t-il de soi quand tout, dans l’espace social, renvoie à une domination structurelle ? Le film ne dénonce pas une somme d’individus, mais une mécanique. Il ne dit pas « les hommes sont dangereux », mais « l’homme comme figure, comme système, est une boucle sans fin ». Tous les visages masculins sont les variations d’un même schéma : culpabilisation, infantilisation, sexualisation, menace.
Garland s’attaque ainsi au cœur du pouvoir patriarcal : sa capacité à se régénérer, à muter, à investir chaque forme, chaque lieu, chaque discours.
Par quels moyens ?
L’une des premières scènes montre Harper, seule, s’approchant d’un tunnel. Elle y lance un cri qui résonne, se dédouble, devient musique. Garland transforme ce jeu sonore en motif : ce cri sera réinjecté dans la bande-son à travers tout le film. La joie initiale devient boucle à rejouer. La caméra, placée au fond du tunnel, encadre Harper dans une perspective béante. Ce plan dit tout : la solitude, l’écho du trauma, l’impossibilité de maîtriser ce qui rebondit en soi.
Tous les hommes du village ont le même visage. Ce choix de casting, d’abord presque comique, devient rapidement dérangeant. Chaque personnage est filmé de manière à souligner sa différence (costume, posture, voix), mais le visage ramène au même. Garland crée ainsi un effet de condensation symbolique : tous les rôles masculins (le prêtre, l’enfant, le policier, le propriétaire) ne sont que des masques d’une même entité. L’identité masculine devient un masque interchangeable, persistant.
À plusieurs reprises, Harper est filmée en plans fixes où elle est scrutée frontalement. Les regards sont directs, insistants, parfois accusateurs. Le spectateur partage la position d’Harper : observée, jugée, envahie. La caméra elle-même participe à cette violence. Le regard, ici, n’est jamais neutre. Il est outil d’emprise.
Dans le climax du film, Garland orchestre une séquence de body horror où les figures masculines accouchent les unes des autres, dans une chaîne ininterrompue de métamorphoses grotesques. Le corps masculin devient utérus monstrueux, se reproduisant à l’identique. La mise en scène joue sur l’impossible : une horreur biologique sans sens ni fin. Pas d’explication, pas de répit. Juste la boucle, le motif, l’autogénération du pouvoir. C’est une scène limite, où la symbolique devient matière, où l’horreur devient système.
Après la tempête, Harper retrouve son amie, venue à sa recherche. Aucun mot n’est prononcé. Les deux femmes s’assoient. Le film s’achève là, sur un plan calme, presque trop calme. Garland refuse la catharsis. Il ne montre ni victoire ni guérison. Ce silence final suggère que l’après n’est pas un retour à la normale, mais une survivance sans réparation.
Où me situer ?
Je regarde Men avec une ambivalence féconde. Le film me fascine par son audace formelle, par sa manière de faire du symbolisme une matière. Garland ose une écriture de la répétition, du malaise, du déséquilibre, qui ne cherche jamais à rassurer. C’est un film qui dérange physiquement, qui oblige à s’interroger : non pas sur ce qu’il “veut dire”, mais sur ce qu’il “fait sentir”.
Mais je reste en tension face à certains choix. La sur-symbolisation (Green Man, Sheela Na Gig, tunnel, jardin d’Éden, accouchements cycliques) peut étouffer la complexité du vécu féminin sous une avalanche de métaphores païennes. Parfois, la forme semble primer sur la perception réelle du personnage. Harper demeure un corps traversé, plus qu’une voix affirmée.
Et pourtant, c’est peut-être le propos : que la subjectivité féminine, dans ce monde saturé de récits masculins, ne puisse qu’exister dans les interstices, dans le silence, dans une fatigue qui ne demande pas parfois justice mais repos.
Quelle lecture en tirer ?
Men n’est pas un film à “comprendre”, mais à subir, à traverser. Sa logique est celle du cauchemar : obsessionnelle, circulaire, déroutante. En nous enfermant dans un espace mental où la domination patriarcale se répète à l’infini sous des formes nouvelles, Garland ne dénonce pas : il transforme le cinéma en dispositif de hantise.