Qui est le film ?
Avec Inherent Vice, Paul Thomas Anderson adapte pour la première fois un roman de Thomas Pynchon, figure de la littérature américaine obsédée par les complots, la paranoïa et les fuites infinies du capitalisme. Après There Will Be Blood (2007) et The Master (2012), films massifs où le pouvoir se concentrait dans des figures autoritaires, PTA se tourne ici vers un matériau plus relâché, situé en 1970. L’Amérique sort des sixties avec une gueule de bois : la contre-culture se voit récupérée par le marché, la police resserre ses mailles, et le rêve communautaire se dissout dans la logistique du capital. En surface, c’est une enquête : un détective privé, Doc Sportello, cherche à comprendre la disparition d’un magnat immobilier.
Que cherche-t-il à dire ?
Anderson ne fait pas un polar classique où les indices convergent vers une vérité claire. Au contraire, il met en scène l’échec de l’enquête : chaque piste engendre de nouvelles zones d’ombre, chaque révélation ramène de la brume. Le film porte ainsi notre regard non sur la solution d’un complot, mais sur ce qu’il signifie de chercher encore à relier dans un environnement où tout conspire à isoler. Sa tension principale est là : comment continuer à habiter le lien social quand les récits collectifs (utopies, révolutions, même les histoires d’amour) s’effondrent sous la logique moderne ?
Par quels moyens ?
Anderson greffe le modèle du film noir (détective, filatures, indices) sur la pâte de la comédie. Là où Bogart serrait les fils d’une intrigue, Joaquin Phoenix s’y perd davantage. Cette friction produit un diagnostic : la connaissance n’est plus cumulative, elle se dissout dans un monde trop vaste pour une conscience individuelle.
Le film refuse la nostalgie. Il filme l’instant où la contre-culture est absorbée par le commerce et où l’État normalise les marges. La violence Manson reste hors-champ, mais plane comme une menace diffuse, rappelant que le rêve hippie s’est brisé dans la peur et la paranoïa.
Doc n’échoue pas : il redéfinit le rôle du privé. Ses enquêtes consistent moins à résoudre qu’à réparer localement : rendre un junkie à sa famille, retrouver un mari, apaiser des peurs. Sa compétence n’est pas la déduction mais la capacité à tenir ensemble une éthique du "care".
Quant à Shasta, elle cristallise l’avant. La grande scène de confession installe moins un érotisme qu’une lutte narrative : qui tient la parole, qui écrit l’histoire de l’autre ? PTA en fait une figure intraduisible, qui reste.
En miroir grotesque de Doc, le flic obsessionnel, il révèle la co-dépendance entre outsider et État. Leur relation fait de tendresse maladroite, violence, besoin mutuel, rend visible la porosité entre contestation et institution.
Où me situer ?
J’admire profondément la manière dont Anderson filme la brume comme forme politique : elle incarne l’opacité d’une époque où la clarté est devenue impossible. J’admire aussi la pugnacité douce de Doc, ce détective dont la vocation est moins de savoir que de relier, moins de vaincre que de soigner. Ce que je trouve plus problématique tient à la longueur du film et à une certaine complaisance dans l’illisible, qui risque d’épuiser au lieu d’inviter.
Quelle lecture en tirer ?
Le film ne se conclut pas par une illumination. Pas de complot entièrement révélé, pas de communauté retrouvée. Seulement un homme et une femme dans une voiture, perdus dans la brume. La victoire, si l’on peut employer le mot, c’est de continuer à chercher des liens, même minimes, dans un monde qui se défait.