le pire film que j'ai vu.
Idéaliser Carol et Therese relève du déni, pas de la lecture honnête. Dès la scène des gants au magasin, on nous vend la fatalité, mais il n’y a qu’un incident mineur que Therese transforme en fantasme. Le cadre dit déjà tout, cliente riche, employée jeune, différence d’âge, différence de classe, asymétrie de pouvoir. Carol achète du temps, Carol ouvre la porte, Carol mène la danse, Therese suit. Il n’y a pas de réciprocité, seulement une fascination unilatérale qui prend la place d’un choix. On confond frisson et évidence, on confond trouble et vérité.
Therese n’est pas une héroïne qui se révèle, c’est un écran blanc sur lequel Carol projette ses besoins. Le montage la montre en permanence en train de regarder, pas d’agir, elle s’insère dans le monde de Carol sans jamais l’infléchir. Les cadeaux, les invitations, la voiture, l’appartement de banlieue, puis la route, tout est impulsé par Carol, tout est financé par Carol, tout est cadré par Carol. Le récit présente Therese comme une présence docile, muette, ravie, qui accepte de se laisser définir par l’autre. Cela n’a rien d’une découverte de soi, c’est une démission de soi.
Le road trip n’est pas une conquête de liberté, c’est une fuite, pire encore, une fuite imprudente. Carol connaît la menace, la procédure de garde, la surveillance des mœurs, elle sait que tout peut être retenu contre elle, elle emmène malgré tout une jeune femme sans ressources dans un trajet vulnérable, elle place Therese dans la ligne de tir, elle convertit une idylle bancale en risque juridique et moral. Le détective, l’enregistreur dans la chambre, l’attaque en plein cœur, l’intimité volée, la honte déposée sur l’autre sans qu’elle l’ait choisie en connaissance de cause. On nous dira que c’est la société le vrai antagoniste, ce qui est vrai, mais ce n’est pas une excuse. Une relation se juge aussi à la manière dont on protège l’autre, ici Carol expose, Carol compromet, Carol sacrifie Therese en dommage collatéral.
La lettre de Carol n’est pas un geste d’amour, c’est un monologue dirigé vers elle-même. Elle parle pour sauver ce qui reste de son image, elle s’absout, elle se détache, elle rationalise sa retraite. Therese encaisse et disparaît, encore une fois, spectatrice de la volonté de Carol. La suite ne redresse rien. Carol ne revient pas vers Therese par amour, elle revient parce que tout le reste s’est effondré, elle revient quand elle a perdu, elle revient quand les autres issues sont fermées, elle revient quand il ne reste plus que la possibilité de recycler un ancien objet de fascination en baume provisoire. Ce n’est pas un choix de cœur, c’est un réflexe de manque.
On nous vend l’imperfection comme gage d’authenticité, c’est une imposture. L’imperfection qui élève est faite d’ajustements, de paroles claires, d’efforts partagés, ici nous n’avons que deux solitudes qui se cannibalisent, Carol en quête de pansement, Therese en quête d’idole. Les moments prétendument intenses dévoilent surtout du vide, la scène du motel expose une relation sans abri intérieur, aucune intimité symbolique, seulement une intensité volée et punie, puis la lettre, puis la séparation. La fin au restaurant n’est pas une réunion, c’est une capitulation ambiguë, chacun se raconte un roman différent, aucun ne parle vraiment la langue de l’autre.
Abby rend tout cela impossible à romantiser. Abby est la constante, la loyauté, la parole franche, l’aide concrète, la maturité affective. Abby aide, Abby conduit, Abby parle vrai, Abby porte le poids que Carol refuse de regarder. Carol ne quitte jamais vraiment Abby, Carol s’appuie sur elle, Carol se remet à elle, tandis qu’elle laisse Therese, tandis qu’elle se détache de Rindy, tandis qu’elle renoue ensuite quand cela l’arrange. La comparaison écrase l’idylle centrale, avec Abby il y a de l’histoire, du deuil partagé, du sens, avec Therese il n’y a qu’une mise en scène de désir qui masque un désert émotionnel.
Humainement, la relation est mauvaise, elle repose sur une dissymétrie d’expérience, d’âge, de pouvoir social, sur une mise en danger concrète, sur un mensonge de perspective. Therese n’aime pas Carol, elle l’obsède, elle la fétichise, elle s’abolit en elle, elle transforme chaque geste de Carol en signe, elle interprète, elle surinterprète, elle devient lectrice de symboles au lieu d’être partenaire. Carol n’aime pas Therese, elle s’en sert, elle y cherche une échappatoire, une sensation, un miroir flatteur, une parenthèse dans un divorce qui l’écrase et dans un lien avec Rindy qui la déchire. Ce n’est pas de la cruauté pure, c’est pire, c’est de l’égoïsme déguisé en destin.
On nous opposera la fameuse scène de décision de Carol, ce moment où elle refuse de négocier sa vie, on dira que c’est l’affirmation de soi, donc la preuve d’un amour plus propre, c’est une erreur de lecture. Ce geste est d’abord un recentrage sur soi, un refus de continuer une guerre de garde qui abîme l’enfant, geste respectable, mais il ne requalifie pas la relation avec Therese, il ne fabrique pas un nous, il entérine l’idée que Carol choisit sa paix avant tout. On nous opposera la fin, le regard, la table, la salle pleine, on dira que tout est dit sans mots, en réalité il n’y a rien de construit, seulement une promesse creuse, une répétition potentielle des mêmes blessures.
On nous opposera le coming of age de Therese, la jeune femme qui trouve sa voie, on dira que l’expérience l’a faite grandir, c’est inexact. Therese apprend surtout que son fantasme ne nourrit personne, elle obtient un travail, elle prend une décision tardive, mais sa trajectoire reste contaminée par l’idée qu’aimer, c’est se dissoudre dans l’autre, que désirer, c’est accepter la mise à l’écart de soi. Le film aplatit son intériorité, le livre la raconte à travers ses projections, des deux côtés le problème demeure, la subjectivité de Therese domine la figure de Carol, elle la réduit, elle la fige, elle fait de Carol un totem, et de ce totem sort une relation toxique.
On nous opposera que la pression sociale explique tout, que la clandestinité abîme tout, que le monde était hostile, tout cela est vrai, mais cela ne blanchit pas la dynamique. La société n’oblige pas à instrumentaliser quelqu’un, la société n’oblige pas à taire la vérité, la société n’oblige pas à endommager l’autre pour se sentir vivant. Le courage n’est pas de s’embrasser dans une tempête, le courage est de reconnaître quand une relation est mauvaise et de ne pas y enfermer une personne plus jeune et plus fragile.
La question de Rindy révèle la ligne morale. Carol dit qu’elle choisit de ne pas se battre pour ne pas déchirer la petite, c’est un choix qui peut être noble, c’est aussi un aveu, Carol hiérarchise ses attachements, Carol agit pour son équilibre et pour celui de l’enfant, Carol ne choisit pas Therese, elle ne la place pas dans la zone sacrée, elle ne la porte pas comme on porte un avenir, elle la laisse au bord, puis revient quand elle n’a plus rien d’autre. Cette logique contamine tout le récit, Carol préfère sa survie, puis sa consolation, et Therese devient matière première de consolation.
Le pire est simple, tout ce que les défenseurs brandissent comme signes d’amour n’est que symptôme de déséquilibre. La première rencontre n’est pas magique, c’est une transaction sociale. Le voyage n’est pas une émancipation, c’est une imprudence qui met l’autre en danger. La lettre n’est pas protectrice, c’est une rupture narcissique qui parle de soi avant tout. La fin n’est pas une preuve, c’est un leurre, un joli vernis posé sur un vide. On appelle cela un couple, mais rien ne tient, pas d’égal à égal, pas de langage partagé, pas de monde commun, seulement deux trajectoires parallèles qui se frôlent et se blessent.
Abby reste le témoin qui condamne le mythe. Abby ne grandit pas le drame, elle le porte, elle est présente, elle dit la vérité, elle soutient Carol quand il faut, elle protège sans posséder, elle connaît Carol vraiment, elle ressent la perte, elle incarne ce que devrait être une relation quand elle est difficile et digne. À côté, le duo central ressemble à un exercice de style sans âme, à une collection de gestes esthétiques qui masquent une carence affective profonde.
Conclusion claire, humainement Carol et Therese sont mauvaises l’une pour l’autre, la relation n’élève personne, elle n’ouvre aucun espace de vérité, elle ne produit ni soin ni courage, elle recycle la solitude en jeu dangereux. Parler de passion, de révolution intime, de grand amour, c’est fermer les yeux sur le texte du film et du livre, c’est appeler romantique ce qui n’est que pouvoir, peur, manque, et réassurance. La seule chose vraiment vivante ici, c’est Abby, et c’est précisément pour cela que le couple Carol Therese sonne creux, il laisse voir l’armature vide, il expose l’absence de monde commun, il prouve par ses scènes mêmes qu’il n’y a pas d’amour, seulement un fantasme qui dévore, puis s’effondre.