Pour son sixième long métrage en qualité de réalisateur, Albert Dupontel l'éternel sale gosse du cinéma français semble être enfin sur la voie de l'assagissement la cinquantaine venue. Une très grande majorité de la critique l'a remarqué et semble s'en réjouir. Notre époque qui voit les violences sociales remonter du fond d'un âge que l'on croyait définitivement enterré, tente à grand peine d'en nier la résurgence par une recherche frénétique du consensus mou au tamis duquel sont désormais passées toutes les interrogations qui taraudent le "peuple". Bien difficile jusqu'alors de ranger dans une case bien précise un Albert Dupontel qui est un peu à lui tout seul ce qu'il nous reste de nos plus grands iconoclastes comme Coluche, Jacques Martin ou Pierre Desproges. Depuis "Bernie" qui fit l'effet d'une bombe de mauvais goût juste à l'orée du siècle nouveau en passant par le génial et incompris " Le Créateur" en 1999, suivi de l'inconvenant "Vilain" en 2009, jusqu'au complètement déjanté "9 mois ferme" en 2013, l'ancien gagman avait rédigé lui-même (le plus souvent aidé de Gilles Laurent) les scénarios de ses films à partir d'idées originales nées dans son cerveau dont la particularité comme celui d'un Terry Gilliam ou d'un Orson Welles est de n'être pas tout-à-fait ordonné comme celui du commun des mortels. Y courent à toute vitesse et de manière un peu désordonnée des neurones que par une alchimie bizarre, leurs propriétaires parviennent à mettre au pas pour transformer en œuvre d'art la créativité qu'ils ont engendrée. Il aura fallu qu'Albert Dupontel passe sous les fourches caudines de l'adaptation pour que tout le monde se réjouisse de le voir enfin mettre sa rage créative au service d'une œuvre dument cataloguée respectable car oblitérée du Prix Goncourt 2013. La même critique rassure les fans de la première heure en affirmant que par endroits, l'arquebusier Dupontel n'a pas oublié de planter une flèche là où ça fait mal. Tout cela est vrai mais qu'en est-il de la subversion cruelle et enfantine qui nous rappelait que dans une tranchée perdue du cinéma français résistait encore un combattant de l'incorrect, seul capable d'aller chercher chez Sandrine Kiberlain (dans "9 mois ferme") toute la folie qu'elle nous cachait jusqu'alors ? Curieuse démarche qui voudrait nous faire croire que c'est un Dupontel quelque peu assagi qui tirera à lui tout seul la production cinématographique française vers la prise de risque. Ne faut-il pas davantage craindre que tel Buster Keaton auquel il rend un hommage appuyé dans son film qui s'était fait broyer par la MGM quand il avait cru y gagner davantage d'indépendance, Albert Dupontel ne se fasse rattraper par le confort avec pas très loin derrière lui son petit frère le conformisme ? Faisons donc confiance à priori à un de nos réalisateurs les plus originaux et talentueux. Son film qui reprend un peu l'imagerie des films de Carot et Jeunet ("Delicatessen", 1990) teintée de références aux grands anciens du muet (Chaplin, Keaton, Linder) ou aux westerns spaghetti de Sergio Leone, reste très agréable à suivre. L'histoire de ces deux êtres opposés socialement et culturellement qui se retrouvent dans la marginalité après le traumatisme de la Grande Guerre inspirée du roman éponyme de Pierre Lemaitre, offre un parfait mélange entre drôlerie et émotion porté à la perfection par les acteurs œuvrant chacun dans un créneau bien défini. Niels Arestrup, Emilie Dequenne et Nahuel Pérez Biscayart pour susciter l'émotion, Laurent Laffite, Michel Vuillermoz et Philippe Uchan pour insuffler un peu de légèreté au sein d'une intrigue qui démontre que le cynisme des années 1920 était tout aussi redoutable que celui qui est à l'œuvre aujourd'hui. Quant à Albert Dupontel qui a du remplacer Bouli Lanners initialement prévu, il tient le rôle du clown blanc, celui qui fait le lien entre son copain de tranchée, artiste devenu "gueule cassée" à qui il doit la vie et son père industriel qui a profité sans une once de culpabilité du conflit pour accroitre sa fortune. Techniquement les films de Dupontel sont souvent innovants et visuellement plutôt bien léchés. Ici, grâce aux effets spéciaux, il accède à une autre dimension qui semble l'avoir fasciné au point que l'ensemble parait parfois un peu empesé. Malgré la crainte exprimée plus haut et les quelques défauts dus à une reconstitution historique tirant par moment vers l'image d'Epinal, "Au revoir là-haut" n'ennuie jamais et nous emporte très loin à certains moments, tenant ainsi largement sa place au sein d'une production nationale quelque peu asphyxiée par la frilosité des producteurs à la recherche du plus plus grand dénominateur commun .