La Bataille de Gaulle : L’âge de fer s’inscrit dans la trajectoire encore jeune d’Antonin Baudry, cinéaste révélé par Le Chant du loup, thriller sous-marin génial. Le film embrasse la période où Charles de Gaulle, encore figure marginale de la France libre, tente d’imposer sa vision à un monde qui ne croit plus à la possibilité de la victoire. Le but est raconter comment un homme, isolé, contesté, parfois détesté, parvient à imposer une idée de la France. Baudry met la trajectoire du général en regard de celle de Bonnier de La Chapelle, jeune résistant monarchiste qui assassina l’amiral Darlan. Deux destins, deux âges, deux formes de patriotisme, deux visions du salut national. Cependant, après les productions Pathé toujours plus démesurées de ces dernières années, ce premier volet parvient‑il réellement à questionner De Gaulle, ou se contente‑t‑il de reconduire sa mythologie en la modernisant par les codes du spectacle ?
Baudry déploie une iconographie massive proche des standards hollywoodiens, mais cette ampleur reste paradoxalement sans prise sur le récit. Les images peuvent impressionner, certes, sans jamais créer de véritable tension dramaturgique : elles semblent répondre à une logique purement stylistique plutôt qu’à une nécessité narrative.
La première séquence du film en témoigne. Baudry ouvre sur la voiture de De Gaulle fonçant droit sur un char allemand. Plutôt que de fuir, le général ordonne à son chauffeur de maintenir le cap, puis, par un mélange de sang‑froid et de calcul malicieux, il détourne l’attention du blindé en le forçant à corriger sa trajectoire. Le char dévie son canon, la voiture passe, et De Gaulle, impassible, ne jette qu’un bref regard en arrière. Cette scène, qui tient autant du western que du film de guerre, installe d’emblée un personnage pensé comme une figure mythique : un homme qui défie la machine de guerre par la seule force de son esprit et son courage.
Cette monumentalité trouve son contrepoint dans la narration bicéphale. Le montage parallèle entre De Gaulle et Bonnier de La Chapelle interroge la manière dont une nation se raconte : la stratégie contre l’élan, la vision contre l’action, la parole contre l’insurrection. Mais outre cela, cette architecture, si prometteuse, échoue à créer un véritable échange entre ses deux lignes narratives.
En preuve, la relation entre De Gaulle et Churchill. Baudry filme leurs échanges comme un ballet protocolaire. Churchill parlant français, De Gaulle enfermé dans sa raideur, les deux hommes occupant des pièces trop petites pour leurs ambitions. Mais cette stylisation, si séduisante dans son principe, finit par tourner à vide. Les scènes se répètent dans les mêmes salons lambrissés, autour des mêmes cartes étalées, avec les mêmes joutes verbales qui ne déplacent jamais réellement les rapports de force. On ne perçoit jamais la fatigue, le doute ou la solitude de ces deux hommes : tout est joué sur un registre uniforme qui empêche la relation de gagner en épaisseur dramatique. Ainsi, les échanges censés révéler la tension politique se réduisent souvent à des variations de ton - un Churchill plus frondeur, un De Gaulle plus crispé - sans que la mise en scène ne parvienne à inscrire ces moments dans une trajectoire incertaine.
Le problème est aussi que rien, dans la mise en scène, ne crée aucun crescendo dramatique : l'axe de Bonnier et l’assassinat de Darlan, pourtant pivot historique, n’acquiert jamais la densité tragique ou politique qu’il mérite, faute d’avoir été préparé par un véritable travail de mise en tension entre les deux récits. Le film montre Bonnier de La Chapelle désemparés, ils écoutent la radio tandis que se profile la France vaincue, mais ne construit jamais l’épaisseur politique de son geste. Les scènes de résistance, bien que vibrantes, restent cantonnées à l’énergie de la jeunesse et à l’urgence de l’action ; elles ne donnent jamais la mesure de ce que représente, pour l’équilibre du pouvoir en 1942, l’élimination d’un haut dignitaire du régime de Vichy. De même, le film rappelle que Bonnier fut exécuté promptement par un peloton d'exécution quelques jours plus tard, mais cette brutalité n’est jamais articulée à la trajectoire gaullienne. Baudry ne sait pas faire dialoguer ses deux lignes narratives.
Là où le film se fragilise aussi, c’est dans son rapport à la pédagogie. Baudry, parfois, explique trop : dialogues qui redoublent l’image, personnages qui commentent l’Histoire et explicitent les enjeux. On le voit notamment lorsque, juste après l’appel du 18 juin, un personnage reformule en toutes lettres ce que De Gaulle vient de dire. De même, plusieurs scènes politiques s’interrompent pour laisser place à des apartés explicatifs — Churchill résumant les enjeux d’une négociation que le montage vient pourtant de montrer, ou un conseiller gaulliste explicitant la stratégie du général alors que la séquence l’a déjà rendue lisible. Cette tension entre le spectaculaire assumé et l’explicatif surligné finit par nuire à l’accessibilité du récit parce qu’il est sur‑guidé, sur‑balisé.
Au terme de cette fresque, De Gaulle est un film qui croit au pouvoir des images : à la monumentalité, à la force d’un homme refusant la défaite. Mais cette croyance, si elle porte le récit, en réduit aussi la portée critique, transformant l’élan esthétique en adhésion. C’est là que le film échoue : après les productions Pathé toujours plus démesurées, ce premier volet modernise la mythologie gaullienne au lieu de la mettre à l’épreuve, préférant la ferveur du spectacle à la complexité du regard historique. De Gaulle pense l’Histoire, mais la met en scène avec une telle conviction qu’il en épouse les mythes qu’il prétend examiner.