Cultissime. Une table, une bouteille, de vieux copains et ennemis qui se lâchent, comment ne pas les rejoindre ? Sous ses airs de rigolade, le film raconte la fin d'un monde : celui de truands vieillissants, fidèles à un serment alors que plus personne ne croit à rien, sauf à l'honneur des vieux. Cette loyauté absurde de Ventura fait toute sa douceur. Transmettre devient bien difficile quand tout va si vite. Adapter un roman noir de Simonin avec des gangsters qui parlent comme des notaires et un notaire qui parle comme un gangster, il fallait oser ! Ici, on s'aime à coups de bourre-pifs et de verres levés, entre hommes, et parfois, ça fait un bien fou. La jeunesse a droit à un regard tendre et un peu agacé, mais c'est chez les anciens que le film se sent chez lui.
L'intrigue n'est qu'un prétexte. Elle patine, flirte parfois avec la paresse, et la fin m'a laissé sur ma faim. Pourtant j'ai aimé, sans trop savoir l'expliquer. Michel Audiard, pour moi le plus grand dialoguiste du siècle, emporte tout. C'est un film à texte et à acteurs, où les répliques partent en rafales de mitraillette. C'est son chef d'oeuvre. Une mélodie, un rythme, une langue, quelque chose de très puissant se joue là. Je garde ces répliques en tête comme des tubes du top 50.
Ce bon vieux Lino Ventura, bloc de granit exaspéré. Il est le socle du film et c'est l'un des rôles de sa vie. Il ne cherche jamais à être drôle, et c'est ce qui nous fait rire. Lui qui redoutait tant de ne pas savoir faire rire prenait pourtant la place du grand Gabin. Bernard Blier, l'un des plus grands acteurs que la France ait connus, est génial en faux caïd minable et un peu benêt. Éternelle victime, il a prononcé quelques-unes des répliques les plus célèbres du cinéma français. Sans lui, rien ne tiendrait debout. Et que dire du reste de la brochette : les Lefebvre, Blanche, Dalban, bref toute cette galerie de gueules attachantes. Aucun rôle faible, et tous jouent avec un sérieux total, sans le moindre clin d'œil. Lautner a le bon goût de s'effacer pour les laisser respirer. Son noir et blanc soigné sert aussi bien le rire que le côté noir du polar. Quant à la musique de Michel Magne, trompette de jazz-thriller et banjo pour les castagnes, elle frôle le canular et crée une ambiance que je n'ai retrouvée nulle part ailleurs.
La cuisine, c'est mon moment préféré, l'un des sommets de la comédie française. Audiard la jugeait inutile, Lautner l'a gardée, et rien que pour ça, merci George Lautner. L'alcool délie les langues, les souvenirs de guerre affleurent, et cette chaleur fraternelle que le reste du film garde pour lui m'embarque complètement avec ces gars. Le temps de quelques verres, le spectateur devient lui aussi un tonton. Pourtant, la scène ne pèse presque rien dans l'intrigue et on rit, on oublie le lendemain, comme ces gars que la société n'écoute plus. À sa sortie, la presse lui préférait la Nouvelle Vague, que j'adore pourtant, et une jeunesse snob jugeait ces gangsters poussiéreux. Le film leur fait un joli pied de nez. J'y retrouve le temps où le dialogue était roi et où « populaire » ne voulait pas dire vulgaire. Fragile, ce polar qui refuse de se prendre au sérieux tient debout depuis plus de 60 ans, et c'est de loin le meilleur Lautner. Il est toujours émouvant de retrouver ces acteurs disparus, attablés dans un songe autour d'une bonne eau-de-vie polonaise, et de goûter encore la nostalgie des dialogues et l'éclat du fou rire.