J'ai raté Ma Loute au cinéma. Presque dix ans plus tard, Arte replay m'a donné l'occasion de visionner ce film que je savais déjanté et sanglant.
Je découvre le film
L'histoire se passe dans le nord de la France, en 1910. Les Van Peteghem, une famille de bourgeois dégénérés, laids, ridicules, empesés dans des codes de bonnes manières absurdes, incapables d'émotions et d'affection sincères (à part les enfants), hautains et empotés, arrivent en villégiature dans une jolie baie mais une résidence secondaire hideuse. Il s'agit d'une maison d'inspiration égyptienne, qui évoque un peu le mastaba, soit un tombeau plus modeste qu'une pyramide. Cet édifice est érigé en haut d'une colline et dénature le paysage. C'est probablement une métaphore architecturale dénonçant une réalité sociale.
Dans la baie vivent rudement et travaillent les membres de la famille nombreuse Brufort, des paysans de la mer.
Les interactions entre les deux familles sont sommaires, faites de rapports de force entre deux classes sociales. Une jeune fille Brufort sert de bonne à tout faire. Le père et le grand fils Brufort, surnommé Ma Loute, servent de convoyeurs entre la baie et une sorte d'île. Ils portent les bourgeois dans leurs bras et traversent à pied. Ils promènent aussi des bourgeois désireux de se balader en barque sans ramer eux-mêmes. Les interactions verbales sont sommaires. Les bourgeois se moquent et donnent des ordres et la pièce en guise de paiement. La mère Van Peteghem dit à ses filles que ces gens-là ne sont pas comme nous. Une scène de déjeuner chez les Van Peteghem, où le jeune Brufort est invité, est particulièrement
pénible tant se déploient l'arrogance et la cruauté de classe.
Une procession à la Vierge Marie est aussi l'occasion de signaler l'outrance psychologique frôlant la maladie mentale et l'intolérance des bourgeois.
Une intrigue policière irrigue le film. Plusieurs personnes ont récemment disparu dans cette baie. Une bande de policiers ridicules mène l'enquête.
Bref, le monde et l'ordre bourgeois sont mis à mal dans ce film.
Les + du film
Les comédiens sont très bons
J'espère que le tournage a été amusant, car les acteurs jouant les Van Peteghem n'ont pas dosé leurs efforts pour incarner des bouffons malgré eux. Fabrice Luchini est tellement extraordinaire qu'on le reconnait à peine dans son rôle de composition. Idem pour Valeria Bruni Tedeschi. Juliette Binoche n'a pas mesuré ses efforts non plus mais j'ai moins accroché.
La très jeune Raph joue admirablement Billie, l'un des deux rôles principaux à mon avis. Il s'agit de l'unique personnage bourgeois sympathique. Elle est belle, intelligente, indépendante d'esprit et en recherche d'affection. L'action évolue grâce à son comportement et en particulier parce qu'elle n'a pas les préjugés de classe de sa famille.
Les acteurs qui se sont glissés dans la peau des Brufort sont tous impeccables. Mention spéciale à Brandon Lavieville, autre rôle principal, dont les interactions avec Billie sont cruciales pour l'histoire.
L'intrigue est originale
Le film relève souvent du registre de la farce, mais le contraste social et psychologique entre les deux familles crée une tension d'autant plus dramatique que des gens disparaissent et que les spectateurs
découvrent rapidement ce qu'il advient des disparus
. Qui seront les prochains disparus ?
La violence qui se déchaine de la part des Brufort sur quelques bourgeois bien peignés et bien habillés qui n'ont rien fait de mal a priori
m'a fait penser à cette scène dans Germinal de Zola où le vieux Maheu s'en prend à une jeune fille bien pensante et charitable, juste parce qu'elle incarne une forme d'opulence insouciante alors que sa famille à lui mène une vie horrible.
Le message du film
Cette histoire est littéralement la mise en action de la formule
"Eat the rich"
, dont je découvre qu'elle est attribuée à Jean‑Jacques Rousseau (1748)
: "Quand le peuple n’aura plus rien à manger, il mangera les riches".
Ce slogan est aujourd'hui une dénonciation des inégalités économiques et la concentration de la richesse.
Les - du film
Je me suis ennuyée dans la deuxième partie du film. J'ai trouvé que tout cela était trop long. Impression subjective.
PS : Je n'ai pas compris le sens, s'il y en a un, des quelques personnages qui s'envolent ici et là. Est-ce une illustration du fait "qu'ils planent complètement ?" ou juste un élément de loufoquerie ?