Juger un film, c’est avant tout le comprendre. Ce film, dès mon premier visionnage, je l’ai vu comme ce chef-d’œuvre qu’aucune autre œuvre ne pourrait surpasser, et je n’eus point tort. Après des centaines et des centaines de films visionnés, aucun — et je dis bien aucun — n’a su arriver à la cheville de Requiem for a Dream. Pourquoi ? Pourquoi n’est-ce pas alors la même chose pour tout autrui ? Pourquoi parle-t-on du "Le Parrain", "Le Seigneur des anneaux", de "Forrest Gump" ou encore d'I nrstellar, mais jamais de Requiem for a Dream ? Parce que les goûts, les émotions et les ressentis face à un film dépendent de chacun : c’est subjectif.
Un film qui nous fait ressentir des émotions est déjà un film réussi, mais pour nous, pas forcément pour tout le monde. , c’est exactement ça : un acting réussi, une histoire enrichie et des personnages simples mais suffisamment complexes pour qu’on s’y attache. Des mésaventures, des problèmes, une tension, un drame — ou plusieurs — et un choc. Ce film, je le qualifie de film-choc ; inutile de développer, ce sont les dires de nombreuses personnes. Maintenant, il est temps d’énumérer ses nombreuses qualités qui font que ce film n’est plus qu’un film… mais une expérience à part entière.
LE MONTAGE
Premièrement, ce qui le démarque vraiment : le montage. Faisant rapidement penser à Snatch pour ses cuts nerveux ou bien à des vidéos YouTube pour ses time-lapses, le montage tente, essaie et renouvelle la recette. On ne se contente pas de couper les scènes et de passer aux autres : on les rend uniques, que ce soit en se concentrant sur les visages pour nous faire ressentir les émotions plus profondément, ou bien en créant ces effets de malaise en jouant avec les frames, le temps et le son, ou encore les répétitions pour insister.
LE MIXAGE (LE SON)
D’ailleurs, continuons avec le son : violent, trash et casse-tête dans certaines séquences car trop fort. Rendre l’expérience désagréable de manière voulue, ça c’est du génie. Ça, c’est réussir à transmettre quelque chose. le fait très bien. Ajouter des effets sonores directement sur la voix, briser le calme par le vacarme d’un frigo violent, menaçant et flippant, rendre le film horrifique, ajouter des bips et des bops incessants et agaçants, plonger dans le strident et le stress constant dans une valse finale époustouflante et éprouvante : le son participe à cette expérience et est essentiel. Utilisé à sa juste valeur, c’est ce plus qui change la donne.
En parlant de son, la BO du film est littéralement, elle aussi, un chef-d’œuvre à part entière. À nouveau, ce plongeon dans les abîmes affreux et stressants de cette histoire. Une musique unique, entraînante : un violon calme et doux ou brusque, effréné et convulsif. La séquence finale est sérieusement comparable à une harmonie chaotique : tout y est, chaque instrument fait vivre la violence de la scène. On ressent les coups de jus, les claquements, les roulements, la douleur, TOUT — et ça, c’est grâce au son et à cette musique, mais aussi grâce à l’image.
L’IMAGE
La mise en scène est la grande qualité de ce long métrage, car on ne peut pas vraiment juger son histoire puisqu’elle est tirée d’un roman. C’est donc sur ce critère que tout repose : comment Darren Aronofsky a mis en images ce qui n’était que de simples phrases.
Il n’y a pas vraiment de dispositions complexes des personnages ; vues de haut ou d’en bas, il arrive que l’on exprime plus, mais ce film reste visuellement accessible malgré tout. On reste sur une mise en scène au but simple : le malaise.
Je ne peux que citer cette scène chez le docteur : la caméra est disposée derrière, voire aux côtés de notre personnage principal ; un effet fisheye est utilisé, comme si elle semblait observer. Un bruit sourd provoque le retournement brusque de la dame folle, collée à la caméra, visage déformé : l’étrange est au rendez-vous.
La mise en scène permet aussi de créer un mélange sensuel de deux êtres nus, faire de la caméra une caméra plafonneuse montrant un couple évasif et pensif, séparer deux personnages côte à côte pour les rapprocher encore plus, montrer un personnage intrigué par le ciel et sa quête du bonheur ou de la réussite, une dame rouge au bout d’un pont représentant ce rêve inatteignable par notre héros, ou encore un canapé rassemblant deux personnes tristement écartées.
À noter également l’utilisation intéressante de la snorricam pour plonger dans le monde des personnages et les suivre même lorsqu’ils vomissent sous un tonnerre de trauma. J’ai d’ailleurs vu cette utilisation très peu de fois avant .
Concernant les couleurs, le bleu est le plus présent, synonyme de dépression et de tristesse, avec une touche de vert pour le malaise et l’étrange. L’éclairage joue aussi un rôle important : on passe d’un éclairage constant à un éclairage hésitant ou faible, cachant le visage d’un personnage au téléphone. On passe de couleurs vives s’apparentant à un arc-en-ciel à une image floutée comme dans un joli rêve, puis à un cauchemar catastrophique aux couleurs sombres et dépressives. Tout ce déferlement et ces changements brutaux forment une antithèse visuelle liée au moment-choc, à l’action déclencheuse.
L’HISTOIRE
Même si le film est tiré d’un roman, je me dois d’en parler. La structure en quatre chapitres pour quatre saisons (et quatre personnages) est pertinente. Diviser son récit en parties donne du rythme : c’est réussi. Lorsque le film clôt son deuxième chapitre, il prend une tournure radicalement différente.
Le récit d’une chute effrayante due à une drogue dévorante.
Les chutes des héros sont d’ailleurs un thème récurrent chez Aronofsky, comme dans Black Swan ou The Wrestler. Malgré un thème similaire, il raconte toujours une histoire différente.
Les personnages, eux, se valent. Tous ont un problème d’addiction, tous seront détruits par le manque, mais chacun réagit différemment. Je note tout de même un léger défaut : le personnage de Tyrone C. Love n’est pas assez approfondi. Là où les autres ont quelque chose à perdre (Harry : une femme, une mère et un bras ; Marion : sa dignité et son homme ; Sara : sa santé mentale et son fils), lui semble moins développé, même si l’on peut dire qu’il perd sa liberté.Je tiens tout particulièrement à ajouter un autre point : celui de Sara, la grand-mère, la seule — et je dis bien LA SEULE — personnage qui m’a fait ressentir une lourde pitié parmi toutes les œuvres de fiction que j’ai pu connaître, grâce aussi à cet acting génialissime d’Ellen Burstyn, dont la profondeur émotionnelle est marquante. J’apprécie aussi Jared Leto et n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi il ne se retrouve désormais que dans des nanars.
Pour conclure cette trop grande partie sur l’histoire, j’aimerais me concentrer sur ces scènes marquantes, comme lorsque Harry se rend compte que sa mère est tout aussi addict que lui, ou le dernier appel entre Harry et Marion, ou évidemment ce qui est, pour moi, la meilleure scène (plutôt les trois meilleures, car ces dernières s’enchaînent) du cinéma entier par son mélange de tous les arts dans une tempête de saveurs : située à 1:00:20 du film, le retour de Marion après sa première… cigarette ; cet ascenseur, cette musique, cette snorricam, ce visage, cette émotion, cette sortie, ce tonnerre, ce… vomi, ce drop de la musique, cette arrivée sur le canapé, cette mamie qui danse avec elle-même, cet homme regardant la photo de ce qu’il tient vraiment…
Je suis peut-être le seul affecté par la beauté cynique de cet enchaînement tout bonnement parfait. Ce film devient une passion : c’est bluffant, c’est ultime, c’est Requiem for a Dream.
J’aurais pu simplement dire que le film est stylé, car il l’est, que la bande-son est cool et que l’histoire m’a marqué, mais à la place je l’ai bien dit, mais pas simplement, parce que ce n’est pas simple, un film : c’est un art, c’est une maîtrise qui, si mal utilisée, est mauvaise comme bien des choses, mais ici c’est parfait car tout a un sens et rien n’est en trop. Le seul film où j’ai sué en le regardant, où je suis si mal que mon visage est couvert de mes mains moites ; oui, c’est bien une expérience, un vécu, et tout ça à travers un écran. Ça, c’est le cinéma dans toute sa splendeur, ça, c’est une vraie marque indélébile sur notre esprit, ça, c’est ce qui s’apparente le plus au parfait, ça, c’est magnifiquement bouleversant. Vous l’aurez compris, ça, c’est l’emblématique Requiem for a Dream de Darren Aronofsky.